« Triple vrille », roman de Charles N2O (disponible Kindle, …)

TRIPLE VRILLE

« La beauté du lieu est saisissante mais elle l’a trahie et continue d’exhaler ses charmes, indifférente à son drame. Elle ne sera jamais sienne. Arnault reconnaît la saillie de pierre d’où son père a plongé. Son pas, sûr, lui permet d’y accéder sans difficulté. Arnault plie ses vêtements, les range dans son sac, ôte ses sandales. Il se positionne et regarde l’horizon sans trembler. L’air marin emplit ses poumons, le vent caresse sa peau et l’entraîne dans une volupté inattendue. Il s’élance avec la détermination d’une machine exécutant ce à quoi elle a été programmée. Cependant sitôt que ses pieds quittent le rocher, toutes ses certitudes s’envolent. »

RESUME

Quel peut être le parcours d’un jeune médecin cardiologue qui est touché en plein cœur par un phénomène irrationnel, unique et terrifiant ?

Le docteur Arnault Tessier traversera les frontières qui séparent le réel du fantastique, le visible de l’invisible, la certitude de l’empathie, la science d’une autre vérité.

THEMES PRINCIPAUX

Noyade – Prémonition – Exotisme – Philosophie – Psychologie –  Paranormal

Triple vrille

PRELUDE                       Vers le haut.……….………….……………………………..

Chapitre I                      La vrille…….……………………….………………………

Chapitre II                     Tourbillon………..….………….……………………………

Chapitre III                    En plein cœur. ………..…..….……………………………

Chapitre IV                    La rupture…………………………………………………..

Chapitre V                     Le départ…………………..…..………………………..…

Chapitre VI                    Insaisissable…………………..….….…………………….

Chapitre VII                   Jochem Van Dijk……………………………..……………

Chapitre VIII                  Panne sèche.…..………….….……………………………

Chapitre IX                   Défiance………….…………….…..……………………….

Chapitre X                    Yin /Yang..…….…………..………………………………

Chapitre XI                    La digue……………………….…………………………….

Chapitre XII                   Trompe la mort……..……..…..…………………………..

Chapitre XIII                  Crève-cœur……….………………………………………….

Chapitre XIV                La marque du destin…….……………………………….

Chapitre XV                   Effondrement….………………………..………………..

Chapitre XVI                  A cœur ouvert…………………………………………….

Chapitre XVIII               Défaillance………..….…..………………………………

Chapitre XVIII               L’aspirant médecin….…..………………………………

Chapitre XIX                 La pagode…….………………………………………..…

Chapitre XX                   Des liens indéfectibles….……..…………………….…

Chapitre XXI                 Un sacré cœur …….…………….…….…………………

Chapitre XXII                Le cœur net….………….……………..……..…………..

EPILOGUE                     Haïku ……………………………………………………..

PRELUDE
Vers le haut

En début de soirée, si vous empruntez la rue qui longe le lycée, vous pouvez apercevoir un trampoliniste. Il n’est là que depuis quelques jours.

On ne le voit qu’en l’air et il ne semble jamais rebondir sur la toile car le gymnase est une enceinte de béton que seules de hautes fenêtres éclairent.

Ce long escogriffe enchaine les sauts, saltos et vrilles dans une remarquable fluidité. Tout son corps est tendu vers le désir de s’élancer dans une triple vrille. Le full full full est une figure extrême qui pousse les limites au-delà du monde des certitudes, en d’autres termes la réception est hasardeuse. Sa dangerosité fait que seuls les sportifs professionnels les plus doués l’exécutent en compétition. Pour un amateur, il faut être sacrément aguerri et presque inconscient pour s’y risquer. Mais loin d’être un fou téméraire, il maîtrise son art.

Les passants s’arrêtent, admiratifs des acrobaties que réalise cet athlète. La buée sur les vitres atteste qu’il est là depuis déjà un bon moment et que les efforts qu’il produit sont soutenus.

Il bondit en chandelles plusieurs fois afin de prendre son élan. « Légèreté, légèreté » se répète-t-il. Pendant la phase ascendante, ses yeux sont ouverts, son sourire épanoui. À la descente cette expression heureuse semble happée par la pesanteur, la fleur qui s’est ouverte se referme, ses yeux sont désormais tournés vers le fond de son être.

CHAPITRE I
La vrille

Le parking qui jouxte la descente d’accès aux calanques n’est pas encore bondé. Arnault s’y gare, récupère son sac à dos sur la banquette arrière, sort de la voiture et inspire profondément. Il reconnait ce paysage et détourne les yeux du calcaire qui change la lumière en glaive pour perdre son regard sur la réverbération de la mer tout aussi tranchante.

Le soleil, toujours aussi implacable, ne semble jamais avoir quitté les lieux. La fraîcheur de l’air matinal le rend pourtant supportable. La soif assèche la bouche. Son corps, noué par une souffrance qui ne l’a jamais quittée, se sent soudain proche de ces buissons épineux qui bravent chaque jour le vent et le sel. Un corps qui comme eux a poussé sur la pierre, cherché une eau rare au prix de multiples contorsions, s’est tenu ramassé sur le sol pour ne pas donner prise au vent ou à l’évaporation.

La beauté du lieu est saisissante mais elle l’a trahi et continue d’exhaler ses charmes, indifférente à son drame. Elle ne sera jamais sienne. Il reconnaît la saillie de pierre d’où son père a plongé. Son pas, sûr, lui permet d’y accéder sans difficulté. Arnault plie ses vêtements, les range dans son sac, ôte ses sandales. Il se positionne et regarde l’horizon sans trembler.

L’air marin emplit ses poumons, le vent caresse sa peau et l’entraîne dans une volupté inattendue. Il s’élance avec la détermination d’une machine exécutant ce à quoi elle a été programmée. Cependant sitôt que ses pieds quittent le rocher, toutes ses certitudes s’envolent. Son corps se vrille et se déploie selon une courbe aussi harmonieuse que celle d’un aigle fondant sur sa proie. Il aperçoit maintenant son ombre. La surface de l’eau lui fait face tel un rempart de plomb et le doute le saisit. Tous ses muscles se contractent, muent son corps en statue de pierre, une rigidité cadavérique.

La mort s’oppose à la mort. L’intensité du choc est fulgurante. Le silence succède au fracas. La frontière interdite est franchie. Sa chute est arrêtée dans la même violence que celle qui avait ravie son père puis un ralenti l’entraine dans le ventre du monstre. Tout son être glisse sur les pentes d’un vertige aquatique qui ne sait plus distinguer le ciel et les abysses. Passé cet effroi, une volupté longtemps bannie de chacune de ses pensées renait de ses cendres. L’enfant qui s’était si souvent ébroué dans les vagues de la grande bleue reprend chair.

Il remonte sans hâte, reprend son souffle et nage jusqu’à la plage. Il sort de l’eau, marche de nouveau sur le sentier et s’assied dans le repli de la falaise.

Arnault goûte à la réussite de cette première tentative. Il sait qu’il faudra du temps, de la patience et de l’entrainement pour tourner et tourner encore et réaliser une triple vrille, cette figure qu’avait tentée de réaliser son père et qui lui avait couté la vie.

CHAPITRE II
Tourbillon

Depuis la terrasse en bois du premier étage, on peut apercevoir l’immense bouche du fleuve Maroni. On devine même au loin l’autre rive, celle qui appartient au Surinam. C’est dans ce décor paradisiaque que Klaus s’est installé à sa retraite dans cette maison isolée qu’il a lui-même bâtie. Le jardin qui l’entoure est luxuriant, un entrelacement de troncs et de feuilles qui abrite un petit étang à la surface duquel surnagent de faux nénuphars des Indes. Les fleurs blanches dentelées à souhait ne durent qu’une seule journée et le vieil homme est un peu contrarié de devoir se rendre à l’hôpital pour une consultation médicale. Un infarctus survenu il y a deux ans lui impose une surveillance régulière. Un patient en retard à un rendez-vous pour contempler une fleur éphémère, pourrait-il être pardonné ? « Sans doute pas », songe-t-il dans un soupir.

Le médecin qui le reçoit semble avoir un peu moins de trente ans. C’est un garçon long et maigre, au visage fin, un blondinet échevelé. Il est à peine rasé et sa blouse froissée semble trop petite pour lui, sans doute un emprunt au docteur Martini. Il a collé un sparadrap blanc sur l’étiquette de son prédécesseur et a écrit son nom et sa spécialité au stylo bille : « Tessier. Cardiologie ». Arrivé récemment en Guyane, le cardiologue n’a manifestement pas encore pris tous ses repères. Il ouvre plusieurs tiroirs avant de mettre la main sur le dossier de son prochain patient puis vient s’asseoir au bureau.

« Le médecin qui me suit d’habitude n’est pas là aujourd’hui ? » demande Klaus.

— Le docteur Martini est parti en métropole. C’est moi qui le remplace pendant quelques mois. 

— Il est parti depuis longtemps ? poursuit Klaus après une brève hésitation.

— Il y a une quinzaine de jours à peu près.

— Ah ! J’aurais bien aimé lui dire au revoir.

— Vous le connaissiez personnellement ?

— Non pas vraiment, enfin, un peu. Il avait occupé la chambre d’hôte que je propose à la location pendant les quelques semaines qui ont suivi son arrivée en Guyane.

— Je peux peut-être demander à ce qu’une lettre ou un message de l’un de ses anciens patients lui soit transmis, hasarde le médecin qui perçoit une réelle déception dans la voix de son patient.

— Non, ne vous dérangez pas, ce n’est pas la peine.

— Vous êtes bien Monsieur Klaus Bayer, c’est bien ça ? poursuit le médecin en parcourant le dossier. Et vous êtes né en 1921, en Allemagne. Vous résidez en Guyane depuis 1965. Vous avez contracté la dengue en 1977. En avez-vous des séquelles ?

— Non, répond laconiquement le vieil homme.

— Vous êtes diabétique depuis six ans. Combien d’unités d’insuline recevez-vous par jour ?

— Une infirmière passe chaque matin contrôler ma glycémie et me faire mon injection. Elle adapte le dosage en fonction du résultat. J’ai les chiffres de mon suivi quotidien si vous voulez.

— Merci » répond Arnault qui s’empare du carnet tendu par Klaus pour le consulter. Après un bref examen des tableaux, Arnault poursuit :

« Votre diabète est très bien équilibré M. Bayer. Puis, il reprend la lecture des antécédents médicaux :

— Vous êtes porteurs de deux stents coronariens posés dans le service de cardiologie à l’hôpital de Cayenne. Parmi les facteurs de risques, outre le diabète, il est noté la cigarette et l’alcool. Avez-vous pu en diminuer la consommation ?

— Pas vraiment.

— Vous avez essayé de vous faire aider ?

— Comment ça ? répond Klaus à présent sur la défensive.

— La cigarette et l’alcool ont un effet nocif sur le cœur et il est très difficile de pouvoir s’en défaire sans l’aide de professionnels. » Le médecin prend le temps de considérer son patient quelques secondes. Il est frappé par l’intensité du regard et la stature de l’homme qu’il a en face de lui. Il continue avec plus de douceur.

« On a trop souvent tendance à croire qu’il s’agit de mauvaises habitudes que seule la volonté peut combattre. En réalité, le tabac et l’alcool sont des substances qui ont une action complexe sur notre cerveau. Nous sommes bien loin de tout comprendre. Un traitement de substitution par la nicotine pourrait vous aider. Pour l’alcool, il y a…, Klaus le coupe :

— Je vois ce que vous voulez dire, je n’ai pas besoin de tout ça. Ma médecine c’est la peinture. Quand je peins, je ne pense ni à fumer ni à boire. Je ne subis plus ma souffrance, je la peins. »

Le médecin est impressionné par la réponse de son patient. La douleur qu’il mentionne est tangible. Etre capable d’évoquer une douleur psychique de manière aussi directe et assumée témoigne à ses yeux d’une grande force. Il se sent gagné par un profond respect pour cet homme cependant, son rôle de médecin le contraint à insister :

« Est-ce que cela vous permet de supprimer totalement l’alcool et le tabac ?

— Non, mais je crois que les choses me conviennent ainsi. »

Le docteur ne souhaite pas s’opposer davantage au point de vue de son patient. Il lui demande de s’allonger pour l’ausculter.

« Je perçois un souffle cardiaque. Vous a-t-on déjà parlé de cela ?

— Non, pas à ma connaissance, s’étonne Klaus. Le docteur Martini ne l’a pas noté ? 

— Non, mais on va vérifier tout cela par une échographie. »

Arnault enregistre un tracé électrique et allume l’appareil d’écho qui ne semble pas de toute dernière génération. Le médecin scrute l’écran traversé d’une large fissure. Klaus observe le cardiologue qui, tout comme pour trouver son dossier, semble peiner à définir une image interprétable. Il commence à se demander si ce n’est pas l’état de son cœur qui met le médecin sous tension. Arnault semble à présent satisfait de ce qu’il obtient. L’examen dure déjà depuis de longues minutes lorsque Klaus sent la main lâcher la sonde et glisser mollement sur sa poitrine. Il se tourne vers lui.

« Vous allez bien, docteur ? », demande Klaus surpris par le regard hagard sur le visage totalement livide de son interlocuteur. Il se lève, allonge le médecin sur le côté et appelle à l’aide. Lorsqu’un confrère arrive dans la salle, le médecin s’est déjà relevé.

« Sans doute un malaise par déshydratation liée à la chaleur étouffante de ces jours-ci, diagnostique l’urgentiste. Klaus lui propose un verre d’eau.

— Avec le décalage horaire, cela n’arrange pas mon état de fatigue, dit le cardiologue à présent parfaitement remis sur pied.

— Il m’a fallu quelques semaines pour m’acclimater ici. Je vous laisse vous reposer et reprendrai un autre rendez-vous, ajoute Klaus.

— Non restez, je vais bien, ne vous inquiétez pas, vous êtes mon dernier patient. Le médecin reprend l’examen tout en modifiant une nouvelle fois les réglages de l’échographe.

— Les séquelles de votre infarctus sont encore bien visibles mais dans l’ensemble, votre cœur se porte plutôt bien, monsieur Bayer. Cependant, il vous faudra pratiquer une épreuve d’effort en complément de ces examens. Ma secrétaire va vous donner un rendez-vous. »

* *

*

Durant les jours qui suivent, Arnault est à la recherche d’un logement moins impersonnel que le triste motel dans lequel il s’est installé à son arrivée. Il enchaîne des visites toutes plus décevantes les unes que les autres, des appartements dégradés, qui ont vu se succéder trop d’occupants de passage.

Il se rappelle que Klaus dispose d’une chambre d’hôte et la semaine suivante, lors du deuxième rendez-vous, il ne résiste pas à la tentation de lui demander si elle est libre. Par chance, elle l’est. La visite a lieu le soir même. Une atmosphère paisible, chargée de parfums qui émanent de la luxuriance du jardin et des bois tropicaux du mobilier, séduit immédiatement le jeune médecin. La chambre n’est pas très grande et donne sur le petit étang où s’étend les faux nénuphars d’Inde parmi lesquels de nouvelles fleurs ont éclos. Dans le couloir qui conduit au salon, quatre toiles attirent le regard du médecin. Elles répètent toujours la même image, baignée à chaque fois d’une lumière différente. Un sentiment de déjà vu s’empare d’Arnault.

Le contrat de location est conclu pour un an, signé sur la grande table en bois violet de la terrasse. Il est déjà tard, le vieil homme est fatigué. Arnault choisit de prendre congé et le soir, il se plait à imaginer son installation prochaine et dîne en vitesse, à peine a-t-il conscience de ce qu’il avale. Ne pouvant trouver le sommeil, il allume la télévision. L’atmosphère de la chambre est lourde. Les images défilent devant ses yeux sans atteindre sa conscience alors que les peintures de Klaus continuent d’attiser sa curiosité. Minuit ici, 5 heures du matin en métropole. Il est encore trop tôt pour appeler Emilie. Il patiente encore deux heures, sort dans le jardin pour échapper au sifflement lancinant du ventilateur suspendu au plafond. Il sait qu’à 7 heures, sa sœur prend son petit déjeuner et il décide de lui passer un coup de fil.

« Arnault ? Tout va bien ? demande-t-elle.

— Oui s’empresse-t-il de répondre. J’ai visité la chambre d’hôte que propose l’un de mes patients, Klaus Bayer, dont je t’ai parlé la dernière fois. L’endroit est un peu rustique, un véritable havre de paix. J’emménage ce week-end.

— C’est une excellente nouvelle ! Emilie perçoit la respiration d’Arnault dans l’appareil.

— Qu’est-ce qui ne va pas alors ?

— Rien

— Tu ne m’appellerais pas aussi tôt si tu n’avais rien d’urgent à me dire ?

— C’est un peu délicat.

— Parle. Ce sera plus clair.

— Je ne sais pas.

— Arnault cesse de m’inquiéter. Ce n’est pas drôle.

— Eh bien, c’est toujours au sujet de l’échographie de Klaus Bayer. Tu sais, ce tourbillon puis cette vague terrifiante. J’ai été saisi, Emilie, au point de me sentir perdu.

— Nous étions d’accord sur le fait que tes réglages n’étaient pas au point et que l’image n’a pas réapparu lorsque l’appareil a été mieux calibré.

— Oui, sauf que dans le couloir d’entrée de sa maison, sont accrochées quatre de ses peintures dont le sujet est identique, une vague puissante. Les mêmes que sur mon écran de l’échographe.

— Arnault, tu n’es pas en train de délirer ? s’exclame Emilie à présent tout à fait réveillée.

Emilie regrette d’avoir parlé aussi durement à son frère. Elle le rappellera le soir même. Elle laisse glisser le jet d’eau chaude de la douche sur sa nuque endolorie et se rappelle de la description de cette vague mortifère qu’Arnault avait observé lors du plongeon de son père.

CHAPITRE III
En plein cœur

Il est à peine six heures et comme chaque jour de la semaine, Laure se rend chez Klaus qui a préparé un petit déjeuner en l’attendant. Lorsque son emploi du temps le lui permet, l’infirmière aime commencer sa tournée dans cette maison entourée de son écrin de verdure si apaisant. Après le rituel du contrôle de sa glycémie et de l’injection d’insuline, ils bavardent cinq minutes devant un café et un croissant. Laure s’étonne de ne pas voir la voiture d’Arnault qui loge ici depuis déjà plusieurs jours. Klaus lui apprend qu’il est parti en mission. L’antenne médicale se déplace régulièrement dans les villages isolés en amont du fleuve.

« Combien de temps va-t-il encore rester en Guyane ? demande la jeune femme.

— Il aura terminé son service militaire dans neuf mois, répond Klaus.

— Tu sais pourquoi il ne loge pas dans une caserne ?

— Il fait son service militaire dans le civil. Un poste de VAT, un Volontaire dans l’Aide Technique. »

Comme Klaus demeure un moment silencieux, Laure poursuit :

« Tu t’inquiètes pour lui ? Klaus semble hésiter puis se décide à poursuivre.

— Tu sais, je le voyais toujours fasciné par mes peintures qui ne sont évidemment pas des toiles de maître alors il m’a raconté la disparition de son père sous ses yeux et moi, celle du barrage.

— Il s’est senti proche de toi et a éprouvé le besoin de se confier. C’est plutôt bon signe de pouvoir parler de ses blessures. Non ? dit l’infirmière.

— Ce garçon est persuadé d’avoir vu la vague que je peins, à l’intérieur de mon cœur lorsqu’il m’a fait cette échographie. Mais, le plus surprenant, ce qu’il a observé chez moi, il l’a déjà observé sur un autre cœur.

— Là, il faut que tu m’expliques. Je n’arrive pas à suivre, reprend Laure.

— Lorsque qu’il a aperçu la vague dans mon cœur, il pensait qu’il était victime de son imagination alors il s’est fait une échographie. C’est comme cela qu’il a pu voir sa vague.

Ils grimacent en même temps.

« C’est un médecin consciencieux et le plus souvent rationnel mais il est aussi fragile. J’ai envie de l’aider mais je ne sais pas comment, se désole Klaus. Laure reprend dans un soupir.

— Si je comprends bien, vous avez été tous les deux témoins de la disparition de vos proches au cours d’un accident de noyade et depuis, un tourbillon se serait fiché à l’intérieur de vos cœurs ? L’infirmière trouve cette idée complètement folle, mais en même temps ce mystère a piqué sa curiosité.

— C’est effectivement ce qu’il soutient, mais je ne suis pas médecin, dit Klaus.

— Et cette vague reste incertaine, n’est-ce pas ? L’homme acquiesce.

— Il faudrait donc dans un premier temps, lui demander de refaire cette échographie. Et s’il lui est impossible de la prendre en photo, alors il faudrait des témoins qui pourraient attester de sa présence ?

— Je ne veux pas l’encourager dans cette folie !

— Klaus, ni toi, ni moi ne savons ce qu’il faut voir mais s’il y a vraiment cette vague sur l’écran, celle que tu as dû peindre une centaine de fois, tu devrais être capable de la reconnaître ! Si tu ne vois rien… C’est qu’elle n’y est pas.

— Il risque d’y avoir une image qu’il interprètera à sa guise et là je serai bien embêté, soupire Klaus.

— Si tu veux l’aider et lever le doute, il n’y a pas d’autres solutions, conclue Laure. Si tu me le permets, je peux contacter un ami avisé pour lui en parler. Il pourrait faire partie de ces précieux témoins s’il acceptait de se joindre à nous. »

Laure connaît le drame auquel son ami infirmier a été confronté plus jeune. Jochem lui en avait longuement parlé. Elle lui fallait à présent le convaincre de participer à l’expérience.

CHAPITRE IV
La rupture

1951. Les contremaitres étaient tous réunis dans le baraquement du chantier qui servait de bureau d’étude. M. Daugerias, l’ingénieur en chef, savait que le chantier dans lequel s’engageaient ces hommes était rude et dangereux. Il commença par souligner l’importance de cette retenue d’eau pour cette région particulièrement aride du sud de la France et présenta ensuite les différentes phases de la construction en distribuant les responsabilités. Dans cet espace restreint, l’air était chaud et moite, les hommes attentifs. Devant un tel projet, chacun savait combien le partage d’expériences était primordial. Klaus intervenait à plusieurs reprises pour modifier l’organisation proposée et ses remarques étaient écoutées avec intérêt. L’allemand s’appliquait à formuler ses idées le plus brièvement possible afin de ne pas faire entendre son accent de façon ostentatoire. Une précaution inutile. Son nom, Bayer, son prénom et sa taille, nettement supérieure à celle des autres hommes, avait déjà attiré les regards circonspects.

La réunion se termina et des groupes se formaient. Les discussions continuaient entre les hommes et Klaus observait. Cette vision le ramenait six années plus tôt dans le camp de prisonniers allemands où il fut enfermé pendant deux mois. Klaus aurait voulu pouvoir expliquer sa trajectoire, le chemin qu’il s’était frayé au sein de la guerre, les raisons qui l’avait conduit ici. Il savait que c’était impossible. Chacun s’était forgé une idée de l’Histoire qui était sienne et ne voulait pas la voir remettre en cause. Alors, face à l’hostilité sourde, faute de pouvoir s’expliquer, ses souvenirs défilaient : la reddition de son bataillon à Abbeville, sa détention, son retour en Allemagne, la disparition de ses parents et la rencontre de l’ex-soldat Français, André, un paysan du coin rencontré lors de l’occupation Française avec lequel il avait fraternisé et grâce auquel il était là, prêt à participer à la construction du barrage.

1952-1954. Après de longues semaines de réunions préparatoires, les travaux débutèrent. Klaus s’investissait corps et âme. Il accueillait la noria de camions dès le lever du jour et il n’était pas rare qu’il soit le dernier à quitter le lieu. Il restait à l’affut de la moindre imperfection et de la consistance appropriée du béton déversé. L’imposante paroi était coulée semaine après semaine, mètre-cube par mètre-cube et commençait à s’ériger peu à peu dans la vallée. Centré sur son travail, Klaus ne s’autorisait que très peu de réflexions ou de distractions. Il n’était toujours pas prêt à affronter les émotions qu’il pouvait ressentir et redoutait plus que tout un effondrement intérieur. Chaque jour continuait de l’enfermer davantage dans un combat tacite pour l’éloigner du gouffre. 

1955. Depuis maintenant une année, le barrage était achevé mais ne serait en pleine capacité que quatre années plus tard tant la rivière qui l’alimentait avait un débit inconstant voire même totalement asséchée en été. Toute l’équipe qui avait participé à l’édification était engagée sur un autre chantier à seulement trois kilomètres du lac, celui d’une autoroute.

1957. C’est le jour de la cérémonie d’inauguration en grande pompe. Klaus savait qu’aucune ombre ne pouvait entacher la joie de cette journée. Il savait que l’hymne national allait bientôt raisonner dans cette vallée tout en haut de ce bel ouvrage. Les aiguilles du réveil en cuivre en apparence immobiles, annonçaient l’aurore prochaine.

« Le jour de gloire est arrivé ! » chantonnait-il fièrement en relâchant le petit rideau brodé de la lucarne, unique source de lumière de sa chambre. Il entrouvrit la fenêtre. L’horizon s’était éclairci et il avait plu la veille. La terre exhalait cette senteur si particulière des jours humides qui surviennent après une période sèche. L’air frais pénétrait tous les recoins de la pièce et contrastait avec les effluves des bigaradiers en fleurs. Ce parfum le ramenait un bref instant au jour où il était entré pour la première fois dans cette maison et où il avait partagé un verre de vin d’oranges amères. 

Il fut méticuleux dans son rasage, l’aspect devait être parfait sans la moindre écorchure ou imperfection sur son visage tanné par un soleil déjà brûlant. Claudine, son épouse, avait réveillé les petites Martine et Eliane pour les confier à ses parents. Le bleu du ciel naissant donnait au lac sa couleur émeraude qui forçait l’admiration des visiteurs.

Plus qu’une consécration de son travail, une renaissance depuis qu’il avait pris conscience de la lourde responsabilité allemande dans le chaos de la deuxième guerre mondiale. Ses mains d’allemand, son cerveau d’allemand avait désormais œuvré à construire pour un pays que son peuple avait détruit des années plus tôt. Klaus sentait s’ouvrir en lui une ère nouvelle.

Tous les soirs, le père rentrait du chantier en début de soirée et couchait ses enfants. Lorsque les nuits étaient éclairées par la lune, il empruntait le sentier qui montait sur un sommet avoisinant pour contempler la vallée en train de se remplir. Le dimanche après-midi, il le prenait en famille. Parfois Marius le petit frère de Claudine les accompagnait. Ils en profitaient pour saluer le gardien. Lors de cette longue phase de mise en eau, le contremaître était toujours à l’affut d’un défaut potentiel.

1958. Un soir de février, celui-ci lui confia :

« Vous savez les explosions de dynamite du chantier de l’autoroute, on les ressent jusqu’ici. »

Klaus conseilla de rapporter par écrits ses constatations à l’entreprise chargée de la surveillance de l’ouvrage mais il savait de quelle qualité était son béton et l’épaisseur de sept mètres à la base de l’ouvrage et deux mètres au sommet pour une longueur de quarante mètres, était considérable et suffisante pour contenir l’énorme pression et résister aux secousses des explosions. Pourtant, l’inquiétude du gardien l’avait gagnée. Il s’interrogeait. Faudrait-il enregistrer les vibrations perçues sur le barrage lorsque survenaient les explosions déclenchées pour la construction de l’autoroute ? Quels pouvaient être les liens entre les sites soumis aux explosifs et les parois rocheuses sur lesquelles s’appuyait la voute ? Il aurait fallu pouvoir interroger les géologues. Mais un contremaître n’entrait pas si facilement en contact avec des experts qualifiés de ce type.  Sans doute leur aurait-on fait comprendre que les questions qu’ils se posaient dépassaient leurs prérogatives. Ils n’avaient pas d’argument qui aurait pu justifier une telle démarche.

À regret, il se résolut à penser qu’il était plus raisonnable de laisser la responsabilité de la surveillance du barrage à ceux qui en avaient les compétences reconnues. Le rapport avait certainement été transmis aux concepteurs de l’ouvrage. Mais Klaus aurait voulu s’en assurer. L’opposition entre une soumission obéissante et sa conscience réveilla ses anciennes plaies.

1959. En cette fin d’année, il plut en abondance. Des précipitations inhabituelles firent brusquement monter le niveau d’eau du barrage de quatre mètres soit des millions de tonnes d’eau supplémentaires accumulées en seulement deux jours. Le chantier de l’autoroute avait dû être arrêté tant les conditions météorologiques étaient exécrables. Le réservoir était à pleine capacité et on hésita à ouvrir les vannes de délestage pour évacuer le trop plein. Les travaux en contrebas risquaient d’être endommagés par le flot puissant ainsi déversé.

Klaus attendit des jours plus propices. Ce soir-là la pluie cessa et il avertit Claudine qu’il allait se promener avec ses trois chiens. Eux aussi n’en pouvaient plus de rester dans leur prison. Il s’aperçut qu’il en manquait un à l’appel et cria désespérément son nom « Hoover, Hoover ». Puis il finit par renoncer, il savait qu’il serait revenu le lendemain matin. Il grimpa à son petit observatoire comme à son habitude s’assit sur un tronc et alluma une gitane.

Dans cette quiétude absolue, brusquement, un bruit sourd déchira le silence nocturne tel le hurlement d’une bête. Klaus leva la tête et vit une gerbe d’écume s’élever au-dessus des collines. Un nuage de brume grossissait tel un ogre dévorant les montagnes. Il comprit instantanément. Il n’eut pas le temps de se lever que déjà une vague démesurée déferlait dans la vallée. Les baraques des ouvriers n’étaient plus que des fétus de paille. Malgré ses efforts pour monter et s’échapper, il fut rattrapé par la terrible masse d’eau et fut pris dans une sorte d’immense lessiveuse. Il perdit rapidement connaissance.

Le colosse se réveilla au petit matin, les vêtements déchiquetés, un incroyable miraculé. Un groupe de militaires le retrouva hagard suspendu à un arbre. Dès qu’il fut décroché et qu’il reprit conscience, il fit soudain le lien entre le spectacle de désolation qui s’offrait à sa vue et ses derniers souvenirs. Claudine ! Martine ! Eliane ! Sa poitrine explosait. Les secouristes le forcèrent non sans peine à boire et à manger quelque chose. Il ne s’exprimait qu’en allemand et les cris des prénoms qu’il ne cessait de répéter ne laissait aucun doute sur le tourment qui s’était emparé de cet homme. L’un d’eux décida de l’accompagner. La ferme était située à l’endroit où la vague avait atteint son apogée. La bâtisse avait entièrement disparu. Seul le relief environnant lui permit d’associer ce champ de pierres et de boue à la ferme Jaume. De ses chiens bergers, seul Hoover avait survécu. Son propriétaire le retrouva aussi perdu et désespéré que lui. Comme à son habitude, Hoover s’était enfui pour prendre en chasse un sanglier dans la forêt en amont du barrage. Aussi blessés et épuisés l’un que l’autre, au milieu de cette longue langue de boue ils cherchaient, l’un armé d’une pelle, l’autre grattant et reniflant. Lorsque le chien se figeait, son maitre creusait. 

Marius, Le frère de Claudine avait passé la soirée au cinéma en ville, heureusement épargnée. Avec Klaus, ils furent les seuls survivants de la ferme. Ils déposèrent les corps dans le cimetière communal lors de la cérémonie d’hommage national.

À la fin de la cérémonie, Klaus fut pris d’un malaise. Marius l’amena à l’hôpital militaire le plus proche. Un jeune aspirant l’ausculta longuement.

Il finit par dire à demi voix :

« Un roulement de vague, j’entends encore ce roulement de vague, mon Capitaine ».

Le médecin militaire de nouveau intrigué par la description de ce jeune étudiant en médecine appliqua à son tour le stéthoscope sur le thorax de Klaus.

« Je n’entends rien d’anormal chez ce patient non plus, dit-il. Décidemment, Levaut, cela fait le quatrième patient que vous auscultez avec un improbable bruit de vague. Et puis d’abord, si vous entendez quelque chose, cela s’appelle un souffle en terme médical. Mais je n’entends rien de tout cela ou alors peut être que je deviens sourd. Il ajouta, en s’éclaircissant la gorge.

— Nous avons tous besoin de repos. »

CHAPITRE V
Le départ

Des jours, des semaines durant, une colonne de camion déchargea de la terre arable sur la plaine pour remplacer celle qui avait été emportée lors de la rupture du barrage. La plupart des paysans ignoraient d’où provenait cette terre mais ce don conduisait peu à peu les survivants à détacher leur regard du passé pour se tourner vers l’avenir.

Marius se raccrochait avec force au projet de la réhabilitation de la ferme de ses parents. Klaus prenait en charge la reconstruction de la bâtisse et des annexes. André, dont l’exploitation était située dans la vallée adjacente, leur rendait souvent visite. Les hommes échangeaient régulièrement sur les décisions qu’il convenait de prendre chaque jour. Le temps fit son œuvre.

1963. Marius parvint à rendre sa parcelle à nouveau prospère. La fierté qu’éprouvait Klaus face à la réussite de son neveu le remplissait de joie. Mais le souvenir de Claudine et de ses deux fillettes ne cessait pour autant de le tourmenter. Il lui arrivait de rechercher dans l’alcool la chaleur de celles qu’il avait aimées. La plaine dévastée avait laissé place à un paysage agricole bucolique. Pour Klaus, chaque élément de ce décor était un rappel de sa participation à la construction de ce barrage meurtrier. Sa vie semblait prisonnière d’une spirale malfaisante. Il pensait y mettre volontiers fin en provoquant sa propre mort mais il ne voulait pas porter un coup injuste à Marius.

Le contre maitre installait des claies pour faire sécher les figues qui devaient être bientôt récoltées. Aucun souffle ne venait atténuer la touffeur de l’été. Un poste de radio placé sur le rebord d’un muret transmettait un reportage sur la Guyane. En 1962, le gouvernement français avait perdu son site expérimental de lancement de fusée dans le désert algérien et il préparait à la hâte la construction d’une nouvelle base spatiale à Kourou qui connaissait un développement sans précédent créant une forte demande en main d’œuvre.

Le regard de Klaus s’anima. Il se leva et déambula entre les jeunes pousses déjà chargés de fruits. Il serra une poignée de terre dans sa main. Que cherchait-il à travers ce contact ? Peut-être espérait-il un lieu où il pouvait être, lui aussi, un terreau de vie ? Peut-être voulait-il trouver assez de courage pour annoncer à André et Marius qu’il venait de décider de tenter sa chance sur un autre continent ?

CHAPITRE VI
Insaisissable

Arnault revient de mission, éreinté. Il salue Klaus affairé devant les fourneaux. Celui-ci prépare un bouillon d’Awara.

« La coutume dit que celui qui goûte le bouillon d’Awara reviendra un jour en Guyane », lui dit Klaus.

— Je ne suis pas encore parti !

— Ce sera prêt pour ce soir mais si tu as prévu de sortir, je t’en garde ».

Arnault est attendri par les attentions du vieil homme et il voit mal comment on pourrait résister à un tel fumet. Il ne manquerait ce diner pour rien au monde.

« Laure nous rejoindra si elle ne finit pas trop tard. Elle a quelque chose à te proposer au sujet de mon échographie. Elle sera accompagnée d’un ami infirmier. »

— Tu lui as raconté ? remarque étonné Arnault.

— Pourquoi, il ne fallait pas ? C’est une infirmière de confiance. J’ai pensé qu’elle pourrait nous aider à comprendre cette vague, répond le vieil homme.

— Tu as raison Klaus, ici, je suis isolé et chaque avis, surtout venant d’un soignant, est bon à prendre ».

Arnault prend le temps d’admirer le coucher de soleil sur le Maroni. Une toile de Klaus inachevée est posée sur un chevalet.

« Je dois la faire sécher avant de continuer » précise le vieil homme qui a suivi le regard de son hôte.

— Klaus, je sais ce que cette vague représente pour toi, tu me l’as expliqué. Mais qu’est-ce que cela t’apporte de la peindre si souvent ?

— J’obéis à une sorte de besoin impérieux. Je pourrais te dire que c’est une manière de la maîtriser, de l’enfermer dans un cadre afin qu’elle ne puisse plus faire de mal mais honnêtement je n’en suis pas totalement convaincu.

— Est-ce que cela t’aide à surmonter ta peine ? demande Arnault.

— Disons que cela m’aide à vivre avec ».

Arnault regrette sa question trop directe, les épaules de Klaus se sont légèrement affaissées. Il tente donc de le détourner de ses pensées.

« Dis-moi franchement, tu crois que le rapprochement que je fais entre nos histoires et tes peintures est de la pure imagination ?

— Je ne me permettrais sûrement pas un jugement aussi lapidaire, répond Klaus qui semble s’extirper d’un songe. Ce que je sais c’est que le drame que nous avons vécu, nous a tous les deux profondément marqué. Cette évocation de vague dans mes peintures a pu toucher un point de ta sensibilité qui te rend perméable à des interprétations.

— Je ne peux pas douter de ce que j’ai vu ou alors il faudrait que je doute de tout y compris du fait que tu es là en face de moi ».

Klaus hésite un instant puis se décide à suivre le conseil de son infirmière.

« Pourquoi est-ce que nous ne referions pas cette échographie ? On pourrait alors vérifier ce que tu as vu.

— Tu accepterais vraiment ?

— Si tu es d’accord.

— Tu ne peux pas savoir le bien que me fait ta proposition » répond Arnault d’une voix manifestement émue.

Laure les rejoint un peu plus tard dans la soirée, accompagné de Jochem Van Dijk. C’est au sein de l’hôpital que les deux soignants se sont rencontrés.

« Jochem travaille depuis des années en pédiatrie » dit Laure en présentant son ami à Arnault et Klaus.

— Laure m’a décrit ce que vous avez découvert et cela nous a touché et intrigué à la fois. Si je peux vous aider de quelques manières que ce soit ? reprend Jochem.

— Si vous pouviez attester que cette vague existe bel et bien, vous me rendriez un fier service » s’enthousiasme Arnault. 

Les trois hommes conviennent d’une date pour se rendre à l’hôpital afin de refaire l’échographie de Klaus.

*  *

*

Il est un peu plus de 18 heures, les dernières consultations se terminent et Arnault fait entrer les deux hommes dans la salle d’examen. Laure n’a pu venir, elle a remplacé Jochem au sein de son service afin qu’il puisse se libérer.

« J’espère que vous n’êtes pas anxieux ? demande Arnault.

— Plus curieux qu’anxieux, répond Jochem en souriant. »

Arnault s’installe devant la machine. Klaus s’allonge et Jochem s’assied à ses côtés.

« Le phénomène étant très fugace, je vais vous demander de ne pas perdre des yeux l’écran une seule seconde. Il faut être particulièrement vigilant. Je vais tâcher de prendre une photo » commente Arnault en se préparant à actionner le déclencheur de l’appareil.

Les minutes défilent. Klaus et Jochem commencent à douter et à s’impatienter. À la cinquième minute, la vague apparait pendant une fraction de secondes mais suffisamment pour que tous la reconnaissent sans ambiguïté. Sous le coup de l’émotion, Arnault n’a pu prendre de photo. Klaus affiche un visage consterné. Jochem est intrigué. Le médecin semble absent quelques secondes puis sent monter en lui une forme d’excitation. Il a pu confirmer sa première observation.

« Ce n’est pas parce que tu l’as observé à deux reprises qu’elle n’est pas anecdotique. Et puis n’oublie pas que tu es encore en formation de cardiologie, ton expérience en échographie est encore limitée. Comme Jochem reste muet les sourcils légèrement froncés, Klaus continue :

— Admettons que cette vague existe. La seule chose qui est remise en question est sa visibilité sur une échographie.

— Oui, mais ce soir, vous l’avez-vu comme moi.

— Klaus et moi ne sommes pas des spécialistes, coupe Jochem.

— Nous sommes même totalement incompétents, rajoute Klaus.

— J’entends. Mais est-ce que je peux vous demander un dernier service ce soir ? »

Klaus et Jochem redoutent fort à cet instant qu’Arnault ne leur demande d’observer l’écran pendant qu’il pratique une échographie sur lui. Une fois leurs craintes concrétisées, Klaus se sent pris au piège. Jochem est lui aussi très embarrassé mais cette histoire le fascine. Au fond de lui, il veut savoir ce qu’il peut lire dans le cœur d’Arnault et dans le sien. Les deux hommes observent donc l’écran avec attention lorsqu’elle apparait à la vitesse d’une étoile filante dans un ciel d’été. Arnault lâche la sonde qui heurte violemment le sol.

« Eh bien, dit Jochem, on peut dire qu’elle vous fait un sacré effet, Docteur ».

L’infirmier lui demande de passer lui aussi sur la table d’examen tout en demandant à Klaus de rattraper Arnault dans le cas où il défaillirait. Arnault et Klaus aperçoivent de nouveau, distinctement, cette immense gerbe d’eau qui se déplace le long du ventricule gauche jusqu’à venir s’échouer à son sommet. Jochem lui n’a rien distingué.

« Vous êtes atteint, vous aussi ? » s’étonne Arnault. Il faudra que vous nous expliquiez. 

— Je suis désolé mais si j’ai bien vu le phénomène sur vous deux, je n’ai rien vu sur moi. Peut-être ai-je été un moment inattentif. »

Arnault insiste pour faire resurgir la vague de Jochem. Au bout de quelques minutes Jochem est excédé par la pression grandissante de la sonde sur son torse. Il saisit alors fermement la main du médecin et la repousse vertement pour se lever.

« Stop ! j’arrête l’expérience.

— Mais pourquoi faites-vous cela ? Je suis sûr qu’elle va réapparaitre, il faut savoir être patient.

— Non, docteur Tessier, je n’en peux plus » répond Jochem excédé par l’insistance déplacée d’Arnault.

Un peu plus tard, Jochem rejoint Laure et lui raconte la soirée. La jeune infirmière s’excuse de l’avoir embarqué dans cette aventure, mais Jochem ne lui en tient pas rigueur pour autant. S’il n’a pas vu sa vague, eux l’ont bien observé en lui et il l’a bien observé dans leurs cœurs.

CHAPITRE VII
Jochem Van Dijk

1982. Trois fois par semaine, le chef de service recevait le père de Jochem dans ce même bureau froid, aseptisé. Lors de ses visites, Wouter était toujours accompagné de ses belles sœurs qui préféraient l’attendre dans le couloir.

Les deux hommes se saluèrent et, comme à chaque fois, Wouter fixa attentivement le visage du médecin à la recherche du moindre signe qui pouvait lui donner une indication sur l’état de santé de son enfant. Ce jour-là, il pressentit une amélioration. Le visage du soignant semblait moins fermé que d’habitude, ses prunelles reflétaient les images du scanner affichées sur l’écran de l’ordinateur qu’il scrutait attentivement. Cela faisait maintenant trois semaines que Jochem avait été rapatrié depuis le Surinam. Un transfert instamment demandé par le père qui souhaitait que son fils bénéficia des meilleurs soins au sein d’une structure pédiatrique aux Pays-Bas.

« Avec notre neurologue, nous avons examiné votre enfant, entama le réanimateur. Depuis notre dernière entrevue, je dois vous avouer que nous sommes agréablement surpris de sa récupération. Les examens radiologiques et électro-encéphalographiques réalisés ce matin confirment cette légère embellie. Son état ne s’aggrave pas et, mieux, il progresse vers le réveil ».

Le visage du père s’illumina. Il pensait bientôt entendre son fils, lui parler, mais le médecin tempéra son optimisme.

« Nous l’avons débranché du ventilateur hier dans l’après-midi et il commence à répondre aux ordres simples.

— Il ouvre les yeux ?

— Pas encore, mais il serre la main quand on lui demande de le faire. Il est réactif, tous ces membres bougent mais le scanner a décelé des zones de souffrances cérébrales résiduelles. Un arrêt cardiaque prolongé par noyade n’est pas anodin même si les premiers gestes de réanimation que vous lui avez prodigués ont été efficaces. Si son cœur n’a pas de séquelles, les répercussions sur son état de conscience restent à ce jour inconnues.

— Je prie pour qu’il ne soit handicapé à vie, dans un état végétatif. C’est une éventualité à laquelle je ne cesse de penser depuis que vous m’avez annoncé il y a quelques jours que son pronostic vital n’était plus engagé.

— On ne peut rien dire à ce stade. Il doit encore éliminer les sédatifs qui lui ont été administrés pendant ces semaines de coma artificiel. Il va nous falloir encore quelques jours avant de pouvoir nous prononcer et même dans le cas que vous évoquez, tout n’est pas figé.

— Je comprends, répondit le père. Le chemin est encore long » ajouta-t-il résigné.

Wouter avait confié la gestion de son entreprise à son adjoint resté à Albina situé sur la rive opposée de Saint Laurent du Maroni, mais ce dernier était débordé par la tâche. Le patron dut partager son temps en faisant régulièrement des allers-retours entre les Pays-Bas et le Surinam.

Le père sortit du bureau et annonça la bonne nouvelle aux deux tantes de Jochem. En son absence, elles furent toujours présentes auprès de l’enfant tout au long de son hospitalisation.

Peu à peu Wouters avait repris son affaire de négoce d’équipements électroniques. Très tôt le matin, il confiait son fils à sa sœur qui l’accompagnait à l’école et s’occupait de lui jusqu’au retour du père tard en soirée. Wouter élevait seul son enfant. Son épouse fut emportée par un cancer alors que Jochem n’avait que six mois.

Tous les mercredis, il emmenait son fils dans sa tournée. Ils traversaient ensemble la rivière pour fournir les détaillants des deux Pays. La distance à franchir n’était pas considérable mais les courants imprévisibles du Maroni faisaient qu’en période de crue, il était nécessaire d’être habile pour maintenir son cap.

« Tu fais des progrès mon fils » dit le père qui avait confié pour la première fois la manœuvre de traversée à son fils qui fut parfaitement exécutée par ce dernier.

« Je vais remplir un bon de commande à deux rues d’ici. Je n’en ai que pour vingt minutes tout au plus puis j’irai chercher le fourgon que l’on chargera. Surveille bien la marchandise, elle a de la valeur. Tiens, voici le radio-émetteur. Si tu constates des personnes suspectes qui rôdent autour du bateau, tu m’appelles et j’arrive. »

Jochem était particulièrement honoré et fier d’obtenir cette nouvelle responsabilité. Cela ne le gênait pas d’attendre, au contraire. Il s’était fait deux amis, Jules et Antoine, des garçonnets qui habitaient tout près de l’embarcadère. Tout en restant portée de vue du bateau, ils jouaient au ballon. Tous trois firent ainsi peu à peu connaissance. Ils s’apprenaient des mots et des petites phrases de leur langue respective et se comprenait de mieux en mieux.

Les enfants s’invitaient pour les anniversaires en traversant tour à tour le fleuve.À la nuit tombée, ils communiquaient entre eux en s’échangeant des signaux lumineux de part et d’autre de la rive.

Ce dimanche, Jochem demanda à son père pour que ses deux amis viennent passer l’après-midi avec lui. Après un coup de fil donné aux parents respectifs, Wouter était d’accord pour inviter les familles à prendre le café et à goûter une part du gâteau que son fils avait préparé la veille. Jochem avait réussi à trouver un ancien fût de rhum qui paraissait en bon état. Des sacs de sable lestaient l’engin et servaient par la même occasion de sièges de fortune pour l’équipage.

Le débit du fleuve était élevé et le niveau si haut que des zones habituellement asséchées avaient été inondées. Les trois garnements roulèrent leur tonneau sur la rive puis le mirent à l’eau et se glissèrent à l’intérieur. Antoine alluma alors la lampe de poche qui éclaira leurs frimousses aux anges. L’endroit était étroit et inconfortable mais ils goutaient à l’excitation d’une première victoire.

Cependant leur attention fut attirée par des fuites qui suintaient entre les planches en bois. L’embarcation se remplissait d’eau doucement, mais Jules avait prévu de petits chiffons préalablement humidifiés qu’il enfonçait avec un petit pointeau afin de colmater les interstices. Le tonneau, qu’ils avaient omis d’attacher, s’éloignait peu à peu du rivage. Lorsqu’ils voulurent en sortir, il était déjà trop tard. Le courant du fleuve les emportait et malgré leurs efforts pour essayer de revenir, les enfants étaient pris au piège. Jochem lança des cris de SOS vers la maison que les parents, assis près de la fenêtre, perçurent au loin.

Du fait de l’agitation créée par la panique à bord, le tonneau avait commencé à pencher dangereusement jusqu’à ce qu’il se retourna complétement. C’est alors qu’ils se retrouvèrent à l’eau et Jochem constata que Jules ne savait pas nager. Il l’agrippa mais celui-ci s’agitait tellement qu’il l’attira dans le fond avec lui. Il n’avait pas l’énergie nécessaire pour le retenir et il dut le lâcher. Il était lui aussi proche de l’épuisement.

Les hommes firent démarrer les moteurs pendant que les femmes postées à l’avant se préparaient à lancer les bouées de sauvetage. Ils s’approchèrent au plus près des enfants mais avec la crainte de les percuter. Il les perdait de vue dans l’eau trouble et tumultueuse. Dans un geste désespéré, on lança les bouées le plus loin possible. Malheureusement, les moteurs ne résistaient pas à l’approche des rapides et les trois pirogues durent faire demi-tour au risque d’être elles aussi englouties. Jochem avait réussi à attraper une des bouées et avait compris qu’il fallait atteindre le canal qui servait à alimenter la scierie afin de s’extraire du flux des rapides. Il cherchait ses deux copains désespérément et arriva à localiser de nouveau Jules. À bout de bras il réussit à attraper sa chemise et essaya de sortir sa tête de l’eau ce qui lui donna un petit instant de répit mais de nouveau à court de force, il dut le lâcher une dernière fois. Jules disparut alors que Jochem venait d’atteindre péniblement le canal salvateur.

Les parents contournèrent à pied la cascade et plongèrent sans réfléchir dans la vasque pour tenter de les récupérer. Les chances de les récupérer étaient infimes tant les remous, l’écume et le brouillard de la cascade empêchaient toute visibilité.

Jochem avait réussi à s’extirper de ce piège mais tomba rapidement inanimé. Son père put le ramener sur la rive et constata qu’il était en arrêt respiratoire. Il lui insuffla de l’air et massa son thorax vigoureusement. Des gestes qui furent efficaces mais son cœur repartait péniblement. Le relai fut rapidement pris par les secouristes prévenus par la mère d’Antoine grâce au radio-émetteur de la pirogue. Ses poumons étaient remplis d’eau et son cerveau avait souffert. À la demande de Wouter, il fut transféré dans un service de réanimation à Eindhoven. Les corps de Jules et Antoine furent découvert quelques heures après, échoués sur la rive.

Chaque matin au petit jour, Wouter attendait impatiemment le coup de fil des deux belles sœurs pour connaitre les dernières évolutions concernant son fils, jusqu’à ce jour rempli d’espoir.

« Wouter, Jochem a ouvert les yeux et nous a regardé » bredouilla-t-elle sous le coup de l’émotion.

Où Jochem avait-il puisé cette détermination de se rétablir aussi vite ? Les deux belles sœurs savaient qu’Antka veillait sur lui et Wouter reprenait espoir. Six semaines plus tard, alors qu’il avait fait le déplacement depuis le Surinam, Jochem prononça ses premiers mots. Il sortit de l’unité de réanimation et fut transféré dans un centre médical spécialisée à « La Haye ». Ses muscles étaient trop faibles pour le soutenir. Il ne pouvait se déplacer qu’en fauteuil roulant. Dès que son état de santé le permit, son père le fit rapatrier et ils déménagèrent à Saint Laurent jugeant les structures de rééducation plus adaptées qu’à Albina. Alors que tout le monde pensait qu’il ne pourrait jamais plus marcher, tout doucement, Jochem put se lever sur des béquilles. Le jeune étudiant passa son baccalauréat et poursuivit des études pour devenir infirmier. Il possédait toutes les qualités pour devenir médecin mais sa passion pour la nage ne lui aurait pas permis de mener de front deux carrières aussi exclusives. Il tenait à devenir un soignant avant tout.

Jochem était plus à l’aise dans l’eau que sur terre. Pendant plus de quinze ans, il se levait aux aurores pour s’entrainer à la piscine municipale quatre à cinq fois par semaine. Après avoir accumulé de nombreuses coupes et médailles, il raccrocha. Dans la même période, il intégra le service de pédiatrie de l’hôpital de Saint Laurent. Et c’est ainsi qu’il fit la connaissance de Laure.

* *

*

Le long récit de Jochem s’achève dans un silence.

« Eh bien, j’ignorais tout de cela. Il faut dire que je suis arrivé de Kourou deux années plus tard, dit Klaus qui à présent se trouve près de lui et lui tient la main.

— Pendant des années je m’en voulais terriblement d’avoir eu l’idée de ce bateau. Je n’osais en parler à personne, une honte indescriptible. Puis je rencontrai ma professeure de terminale, Madame Sénémaud, qui m’a soutenu pendant cette année noire de terminale particulièrement difficile.

— Je me souviens très bien de cette professeure. Je l’avais eue une année avant toi. Elle était adorable et aidait sans compter les élèves en difficulté. Sais-tu ce qu’elle est devenue ? demande Laure.

— Nous nous sommes revus régulièrement les mois qui suivirent mon baccalauréat puis je suis parti de Saint Laurent afin de poursuivre mes études et les liens se sont distendus, par ma faute.

— Crois-tu que tu es en mesure de rentrer chez toi tout seul ? Reste à diner et j’ai une chambre de libre si tu souhaites dormir ici, lui propose Klaus qui constate que la bouteille de rhum placée à côté de l’infirmier s’est vidée au fur et à mesure.

— Ou je peux aussi te raccompagner, dit Laure, tu n’es effectivement pas en état de conduire. »

Arnault s’excuse auprès de Jochem. Il reconnait une attitude déplacée envers lui lors de la soirée passée à l’hôpital. Il lui manifeste, une nouvelle fois, sa reconnaissance.

CHAPITRE VIII
Panne sèche

Plusieurs mois se sont écoulés depuis la découverte de la redoutable anomalie cardiaque. Arnault voudrait en faire son sujet de thèse, mais plus aucune vague ne s’est manifestée sous ses yeux. Il a beau interroger de façon orientée les patients qu’il ausculte, sa liste reste désespérément bloquée à trois patients. Dans un mois, le médecin terminera sa mission d’aide technique et il devra retourner dans son hôpital de formation.

« Le mystère reste entier » soupire Laure.

— Malheureusement, il n’y a pas d’autres cardiologues ici pour nous aider. Le docteur Martini est sensé revenir à mon départ. Je peux lui demander qu’il me fasse une écho, mais les appareils sont si peu performants.

— Peut-être devrais-tu te rendre et demander conseil aux médecins du service de cardiologie de Cayenne, pointe Jochem.

— Mon billet d’avion pour Paris est pour le 10 janvier. Début février je reprends ma formation à Montpellier, j’ai donc quelques jours de libre, dit Arnault. J’ai contacté mon ami cardiologue Joseph avec qui j’ai passé une grande partie de mes années d’études médicales. Je lui ai décrit ce que nous portons et, même si cela lui parait original, il me propose de me faire l’examen avec son nouvel échographe. Par la même occasion, j’en profiterai pour le remplacer pour quelques jours.

— Le second problème vient aussi du nombre de patients, trois, est-ce suffisant pour en faire un travail scientifique et proposer ce sujet à votre Professeur ? se demande Laure.

— Non, c’est trop peu bien sûr. Il faudrait que je puisse me rendre dans des zones plus exposées, répond Arnault. Après quelques recherches, j’ai pu noter que les Pays-Bas ont un des plus grands nombres d’accidents de noyades par habitant.

— C’est vrai, acquiesce Jochem. N’oublie pas ce que signifie PaysBas. La majorité des terres est sous le niveau de la mer. Avec ses multiples canaux, ses lacs parfois gelés, ses grands fleuves et la mer du Nord déchainée par l’effet des grandes marées, les menaces vis-à-vis de l’eau sont constantes surtout pour les jeunes enfants. Statistiquement, les chiffres sont éloquents, déplore Jochem. Mais depuis quelques années, un vaste plan national d’apprentissage à la nage pour les enfants a été déployé. Ils sont les plus concernés. Lorsque je séjourne aux Pays-Bas et même ici, je participe à ces séances de formation.

— Penses-tu qu’un interne Français puisse y effectuer un séjour dans un hôpital ? demande Arnault.

— Grâce au programme d’échange Erasmus, de nombreux d’étudiants européens viennent étudier à l’hôpital général d’Amsterdam, une institution reconnue mondialement pour son excellence, surtout en cardiologie. Je pense qu’il n’y aura pas d’obstacles pour qu’il t’accepte si tu as un bon dossier, répond Jochem.

— Très bien, j’essaierai de convaincre mon chef de service à Montpellier pour qu’il m’accorde une disponibilité supplémentaire de quelques mois. »

Après avoir succinctement expliqué les raisons de sa démarche, le Professeur Morand accepte du bout des lèvres qu’Arnault parte étudier un semestre là-bas mais à la seule condition qu’il ne débute ce stage qu’à l’automne. Il a besoin de son interne pour la période estivale.

« On en profitera pour faire le point sur le sujet de la thèse que tu as choisi » lui précise-t-il.

Quelques jours après, Arnault reçoit l’accord du Directeur de l’établissement Amstellodamois pour venir dans le service de cardiologie.

« En espérant une pêche miraculeuse » sourit Laure.

Avant de partir de Guyane, Arnault rend un service à Jochem :

« J’ai préparé ton certificat annuel d’aptitude à la natation en compétition. Je n’ai pas mis dans le compte rendu ce que nous partageons sinon ils risquent de ne pas t’autoriser à te réinscrire au club.

— Merci. Jochem hausse les épaules et ajoute :

— J’ai porté ou je porte peut-être encore cette vague mais cela ne m’a pas empêché d’être ce que je suis, bien au contraire ».

CHAPITRE IX
Défiance

Joseph consulte sa montre toutes les deux minutes et attend impatiemment l’arrivée du train de 17 heures 26. Installé récemment dans le département du Loir-et-Cher, il accueille son confrère de faculté.

Les deux médecins ont noué une solide amitié tout au long de leurs études. Arnault n’a pas encore sa thèse de doctorat mais sa licence lui permet d’exercer en qualité de cardiologue. Il est ravi de donner un coup de main à la dernière minute à son ami. Sa mission en Guyane s’est terminée et il lui reste quinze jours de congés avant de se rendre à Montpellier dans son service. Joseph a enfin trouvé un remplaçant afin qu’il puisse se reposer deux semaines aux Antilles avec sa petite amie. Il sait son ami compétent pour prendre en charge une patientèle exigeante et c’est aussi l’occasion de se revoir après une longue période d’absence. Le convoi entre enfin en gare.

« Docteur Tessier, bonsoir ! Je ne pensais pas te revoir de sitôt surtout dans ce coin paumé.

— Salut doc, content de te voir !

— Alors l’Amazonie ?

— Les conditions d’exercice n’étaient pas faciles parfois en pleine jungle avec du matériel obsolète mais heureusement j’étais bien logé.

— Ça ne m’étonne pas de toi que tu sois parti là-bas, tu as l’esprit d’un aventurier. Tu me raconteras plus en détail ton séjour un peu plus tard. Quelle chance que tu viennes, surtout à cette période de l’année où il est difficile d’attirer des confrères. J’ai prévu que l’on passe deux jours tous les trois et j’ai allégé ton carnet de rendez-vous pour les deux semaines à venir.

La maison est à cinq minutes de marche. L’exercice nous réchauffera, donne-moi ta valise. Tu cherchais de la fraicheur ? Tu es servi.

— Content d’être là et avec toi ! »

Ils descendent épaule contre épaule l’avenue principale, ravis de ses retrouvailles inattendues. En cette fin janvier, la météo est radieuse, ensoleillée, idéale pour récupérer de cette année harassant.

« Alors, Joseph, comment se passe ta première installation ?

— Depuis que j’ai passé ma thèse à Orléans, j’ai rencontré Barbara, une assistante de direction à l’hôpital qui est originaire d’un village tout proche. Elle voulait revenir par ici et reprendre le poste de directrice des ressources humaines de la clinique voisine. Pour moi les occasions ne manquaient pas et me voilà reprenant le cabinet d’un médecin de soixante-quinze ans. »

Les deux confrères de faculté ont suivi le même cursus universitaire des deux premiers cycles de médecine puis le résultat du concours des spécialités les a séparés. Arnault a décidé de rester dans sa faculté d’origine à Montpellier et Joseph a poursuivi ses études du côté d’Orléans. Mais tous les deux ont choisi la cardiologie.

« Il se fait tard, je te ferai visiter les locaux demain. Nous t’attendons avec Barbara dans le salon dans une petite demi-heure. »

Ils passent la soirée dans une ancienne poste médiévale reconvertie en un restaurant gastronomique. Le samedi, ils visitent Chambord et déjeunent sur les bords de la Loire. Les bonnes bouteilles de Sancerre défilent sur la table tandis qu’ils se remémorent leurs turpitudes estudiantines.

« Cette mise en parenthèse en Guyane est une expérience que je ne regrette pas mais surtout j’y ai découvert un phénomène cardiologique assez troublant. Tu n’as pas oublié ce que je t’ai raconté au téléphone ?

— Bien sûr, je ferai ton échographie, compte sur moi. Mais quel est ton programme pour les mois qui viennent ?

— Après ce remplacement, je retourne à l’hôpital Lapeyronnie pour cet été, ils ont besoin de moi puis en octobre, je pars effectuer un stage d’au moins six mois à Amsterdam.

— Ben dis donc, un emploi du temps chargé mon ami. »

La deuxième soirée est consacrée à l’organisation de ces deux semaines de remplacement avec la visite du local de consultation encombré d’imposants meubles vieillots.

« Je n’ai pas encore eu le temps de le mettre au goût du jour mais je vais m’atteler à sa rénovation pendant les vacances d’été lorsque ce sera plus calme. »

Dans ce cabinet sombre règne une atmosphère lugubre mais le regard du remplaçant est attiré par le tout nouvel échographe.

« Ah, je savais que tu allais flasher dessus ! C’est de la dernière génération, ultra performant » s’enthousiasme Joseph. Je l’ai reçu il y a à peine une semaine. Tu as vu la taille de l’écran ! Les petits détails sur l’aorte, les valves pulmonaires et le sinus auriculaire ne pourront pas t’échapper.

— J’ai obtenu mon diplôme d’échographie cardiaque juste avant de partir faire mon VAT en Guyane. Là-bas, j’ai découvert trois patients porteurs de la vague dont je t’ai parlé. Tu ne le croiras peut-être pas mais je fais partie de ces patients. Toutefois, il faut que je confirme ma trouvaille et surtout que je puisse en faire des photos, ce que pour l’instant je n’ai pas réussi à faire et je compte sur toi pour se faire.

— Cette vague que tu décris, c’est quoi exactement ? Penses–tu qu’il s’agisse d’une malformation ? s’interroge Joseph.

— En quelque sorte et d’ailleurs je vais te la montrer.

— Pourquoi pas, mais à mon retour s’il te plait si cela ne presse pas, j’ai déjà la tête sous les cocotiers. Dans mon carnet d’adresse, j’ai pas mal de belles pathologies alors tu devrais y trouver ton compte. »

Puis, vient le temps de la transmission des dossiers. Joseph insiste sur les patients fragiles et instables à surveiller attentivement. Il a mis des pastilles orange sur leurs dossiers, des pastilles vertes pour les patients stables et des rouges pour les hypochondriaques qui vous inondent de questions sans prendre le temps d’écouter la fin de vos réponses.

Après deux journées et soirées passées ensemble, vient le temps du travail pour l’un et des vacances aux Caraïbes pour les méritants. Après le départ du couple, Arnault installe ses affaires pour être fin prêt dès le lundi matin. Il consulte le manuel d’utilisation de l’échographe et étudie les fonctions pour connaitre les innombrables possibilités qui s’offrent à lui. Il l’allume, règle les paramètres et il n’a pas d’autres choix que de le tester sur lui. Il retire son polo et s’allonge sur la table d’examen en positionnant la machine de telle sorte qu’il puisse accéder aux boutons de la console et consulter l’écran. En mettant du gel froid sur sa poitrine, il a un léger frisson puis pose la sonde sur sa poitrine et effectue d’une main les modifications de contraste et de profondeur. Bientôt ses cavités cardiaques se dévoilent, aussi battantes que les cloches d’une église au jour de Pâques. Lorsqu’il aperçoit la vague, il est saisi du même effroi, sa main tremble, son visage pali. Il essaie en vain de la capturer sur la pellicule mais le résultat n’est pas probant. Il est en sueur, proche du malaise, se lève et éteint précipitamment l’appareil.

Le lendemain, la secrétaire arrive à 8 heures et imprime le planning. Les consultations quotidiennes sont routinières, espacées toutes les quinze minutes. Son travail se termine en général à 17 heures. Les patients sont charmants et Arnault tient à respecter le planning. De petits retards alourdissent l’emploi du temps et il constate, amusé, la corrélation entre l’accumulation du retard et les pastilles rouges.

Le septième jour, soit le mardi en fin de journée, il reçoit un coup de fil pour examiner un cas urgent. C’est le docteur Benoit qui s’inquiète de l’état clinique d’un de ses patients. Celui-ci éprouve des épisodes inconfortables qui peuvent survenir lorsqu’un vent frais frôle la joue, le bras ou le corps. Ceci peut être dangereux en voiture car les palpitations surviennent dès qu’il ouvre la fenêtre avant. Arnault effectue un interrogatoire, un examen clinique soigneux ainsi qu’un électrocardiogramme qui ne révèle aucune particularité. Il invite monsieur Bourrier à ôter sa chemise pour opérer une échographie. Arnault remarque qu’il porte un pendentif, une fine chaîne qui suspend une plaque argentée en forme de chien. Un nom est gravé à l’intérieur. Le médecin manie la sonde d’exploration de sorte à obtenir une meilleure visibilité. Il est une nouvelle fois pris de stupeur lorsqu’il constate la vague. Sa main tremble, son corps est figé. Ce qu’il avait vu en Guyane était incertain tant le matériel était obsolète mais à présent, la réalité des images que fournit cet appareil de haute résolution saute aux yeux et pour lui il ne subsiste plus aucun doute. Cependant, la pellicule argentique reste désespérément vide de preuves objectives.

La mine défaite et le silence prolongé du médecin inquiète le patient :

« Vous faites une drôle de tête Docteur ? Arnault sort de sa stupeur :

— Vous avez un bon cœur, ce qui est une bonne chose. Il faut réaliser un enregistrement sur vingt-quatre heures de votre activité cardiaque. Par prudence, je vous enverrais en consultation à l’hôpital pour qu’un autre confrère vous ausculte. »

Il pose l’appareil Holter sur la poitrine de son patient. « Vous me le rapportez demain pour que je puisse l’analyser. »

Puis Arnault se précipite pour appeler le service des consultations du centre de cardiologie de l’hôpital de Romorantin afin d’obtenir un autre avis auprès d’un confrère. Il détaille sommairement le cas au docteur Blanc et obtient un rendez-vous avec lui pour le vendredi matin.

« Est-ce que cela vous dérangerez si je vous accompagnais ce vendredi ? », demande Arnault.

— Pas du tout, au contraire Docteur, avec plaisir. »

Si le médecin hospitalier confirme ce dont François Bourrier est porteur, il pourra sans doute confirmer aussi la sienne, pense Arnault.

Il prie la secrétaire de décaler tous les rendez-vous du vendredi matin jusqu’à tard dans l’après-midi. Arnault ne résiste pas à lui poser la question fatidique qu’il demande à chacun de ses patients atteints. François répond laconiquement : « non » en baissant la tête et détournant les yeux.

« Bien, fait Arnault, vous pouvez vous rhabiller. Rapportez-moi l’appareil demain et ménagez-vous aujourd’hui, et il ajoute : 

— Vous pouvez aller retrouver votre chère Leyka, le nom qu’il avait aperçu sur le pendentif.

À cet instant, François se fige et éprouve un nouveau malaise. « Docteur, ça recommence, mon cœur s’emballe. »

Le médecin l’allonge, prend son pouls au poignet et constate qu’il bat effectivement à 180 battements par minute. Sa tension est élevée et François commence à s’agiter. Arnault se saisit de l’appareil électrocardiogramme et le tracé confirme une maladie de Bouveret. Il tente des manœuvres de compression pour réduire la fréquence cardiaque mais c’est sans succès. Il interpelle la secrétaire qui range ses affaires et s’apprête à partir : « Pourriez-vous m’aider à le rassurer pendant que je lui pose une perfusion ? »

Arnault lui administre un régulateur du rythme cardiaque. Pendant cette période de confusion, François n’arrête pas de geindre et d’appeler sa chienne. Très rapidement, le traitement fait son effet et son cœur se ralentit progressivement jusqu’à revenir à soixante pulsations par minute. François retrouve peu à peu ses esprits et Arnault lui conseille de se rendre en urgence à l’hôpital par l’intermédiaire des ambulances du SAMU. Alors qu’il compose le numéro pour organiser le transfert, François lui fait signe qu’il ne veut pas y aller.

— « Docteur, je vais tout vous raconter. »

Arnault essaie de le convaincre, mais c’est peine perdue. Rien de ce qui s’est passé en ce matin de janvier 1978 n’a été oublié par ce mécanicien.

À onze ans, il avait pris son vélo comme à son habitude. La maison familiale était isolée dans une forêt Solognote parsemée d’étangs et peuplée de grands cerfs. À bord de son avion fictif, qui n’était autre que son vélo avec le guidon retourné en guise de manche, il s’inventait des voyages lointains. Il mimait les procédures de décollage, dialoguait avec la tour de contrôle et faisait des annonces aux passagers dans les règles de l’art :

« Mesdames et Messieurs. C’est votre commandant qui vous parle. Bienvenue à bord de cet Airbus à destination du pôle Nord. Nous arriverons dans dix minutes, le trajet sera calme et la température extérieure de -40°C à l’arrivée. Veuillez attacher vos ceintures, personnel à vos postes. »

Puis il s’élançait sur le sentier en levant sa roue avant. Sa chienne la suivait dans tous ses trajets aériens, Leyka, une femelle berger allemand croisée.

Ce matin-là, malgré le verglas, le décollage fut impeccable et l’altitude ainsi que la vitesse de croisière furent rapidement atteintes. Au bout de trente secondes, il aperçut sur la gauche l’Islande puis le village du Père Noel qu’il survola en traversant le pont qui enjambait la rivière prise par un vortex polaire apparu au cours des trois dernières nuits. Il s’approcha de la rive et après un atterrissage en douceur, descendit de son appareil, salua les passagers, remercia l’équipage et s’approcha du bord de l’eau.

Il tâtât du bout du pied la solidité de la couche de glace. Elle craqua en de multiples petites fragments et il ne s’avança pas plus. Il prit alors des cailloux pour essayer de la briser. Voyant qu’elle ne cédait pas, il les lança de plus en plus loin. Les pierres glissaient sur ce miroir gelé et sa chienne joueuse les cherchait jusqu’à ce qu’elle arrive au milieu du lac. C’est à cet endroit de fragilité que la couche superficielle céda. Elle disparut d’un seul coup. François fut pris d’effroi et ne savait que faire.

Tout était silencieux. Leyka n’aboyait pas. Seuls lui parvenait les clapotis de l’animal qui se débattait pour essayer de s’extraire de ce piège. François s’avança sur la glace qui finalement rompit à son tour. Il était horrifié lorsqu’il vit que les efforts de la chienne étaient vains et que cela générait des vagues qui soulevaient la couche de glace et venaient s’échouer à ses pieds. Ses pattes n’avaient aucune prise et sa fourrure alourdie l’attira vers le fond. Le récit s’interrompt. Bouleversé, Arnault propose de raccompagner François chez lui. Ce dernier l’invite à rester diner dans sa petite masure, juste à côté de son garage automobile, loin de la ferme familiale qu’il avait vendue sitôt qu’il en avait héritée. Lors de cette soirée, le médecin éprouve de la compassion et la santé de son patient le préoccupe malgré tout. En fin de repas, François poursuit son récit.

Il avait tout essayé pour sauver sa chienne, jeté de grosses pierres pour casser la glace puis cherché de l’aide mais lorsque ses parents arrivèrent, Leyka était introuvable. Ce n’est que cinq jours plus tard à l’occasion du redoux qu’on retrouvât la carcasse qui flottait au milieu du lac dégelé.

Après cet épisode dramatique, il s’était enfermé dans le silence, et ses parents ne furent d’aucune attention. Il fut envoyé près de Chambery dans un centre spécialisé de pédopsychiatrie. Les médecins de la Protection Infantile avaient repéré des signes de replis inquiétants faisant évoquer un autisme. À sa majorité, son oncle le prit sous son aile et le forma à la réparation automobile. Lorsqu’il prit sa retraite, François racheta sa petite entreprise.

Arnault lui explique alors ce qu’il a observé en lui au cours de l’échographie et lui apprend qu’il en est également porteur.

Le vendredi matin, l’attente à la consultation de l’hôpital est longue. C’est au tour de François d’être ausculté par le docteur Blanc vêtu de sa longue blouse parfaitement immaculée, au col impeccablement relevé sur le cou. Le docteur Tessier explique à son confrère ce qu’il a vu. Blanc est étonné de la terminologie employée pour décrire ce qu’il a vu :

« Une vague ? » lance ironiquement le confrère.

Il fronce les sourcils à son écoute puis fait son examen consciencieusement, range sa sonde d’échographie et ne confirme pas l’image décrite par Arnault : 

« Échographie strictement normale en ce qui me concerne. Ce que vous avez vu existe peut-être, mais je ne le vois pas. Pas de valvulopathie, ni de séquelles d’infarctus en tout cas. Une maladie d’excitabilité qui déclenche ces épisodes de tachycardies, un phénomène de Bouveret et pour ne pas le froisser, il ajoute, comme vous l’avez si justement diagnostiqué. »

Pour le docteur Blanc, l’écume, cette houle et ces tourbillons ne sont que des fantaisies. Arnault met cela sur le sceau de l’incompétence et de la vanité.

L’enregistrement Holter confirme bien la maladie de Bouveret. François est traité dans un centre hospitalier spécialisé en radiofréquence et une thermo-ablation du faisceau accessoire le guérit définitivement.

 Le soir Arnault ne résiste pas à l’envie de partager sa nouvelle découverte avec Klaus et ce dernier trouve dans ce cas une forme d’encouragement :

« La vérité de notre blessure s’imposera un jour » dit Klaus avant de raccrocher.

Ces deux semaines sont vite passées et Barbara et Joseph sont de retour, le teint halé d’un séjour reposant en Martinique. Arnault les accueille dans le salon.

« Vous avez meilleures mines qu’à votre départ.

— J’espère que cela s’est bien passé pour toi ? demande Joseph.

— Comme sur des roulettes ! Je vous remercie de la parfaite organisation de mon séjour.

— Tu seras toujours le bienvenu, insiste Barbara.

— Au fait, j’ai pu diagnostiquer un nouveau cas pour ma thèse. C’est un des patients du docteur Benoit que tu vas sans doute rencontrer. Son cas confirme mon hypothèse.

— Tu as revu la vague ?

— Exactement, et je vais pouvoir ainsi proposer ce sujet de thèse original à Morand.

— Bonne nouvelle, tu m’en diras plus ce soir ».

* *

*

« Tourbillons, écume, vague », Joseph est dubitatif et décontenancé par la terminologie peu médicale qu’emploie Arnault. 

« Dis-moi Joseph, est-ce que tu as déjà vu de telles images ? 

— En cas d’insuffisance valvulaire, il y a forcément des régurgitions et peut-être est-ce cela que tu me décris ?

— Non, les valves de François sont parfaitement fonctionnelles et le doppler que j’ai effectué ne montre aucun flux rétrograde et, je te le rappelle, le phénomène est très fugace. Une vague déferlante qui ne dure que quelques fractions de secondes.

— Je n’ai jamais entendu, ni lu, ni vu ce que tu décris mais grâce aux appareils de plus en plus performants, on va sans doute diagnostiquer des images qu’on ne voyait pas auparavant.

— Le plus étonnant c’est que j’en suis également porteur.

— Tu t’es fait une échographie ? s’étonne Joseph.

— Je vais te montrer ce phénomène qu’aucun cardiologue n’a vu à part moi.

— D’accord Arnault, je te crois sur parole. Tu es sans contexte un meilleur échographiste que moi. Laisse-moi la surprise à ta thèse. Tu m’inviteras j’espère ? »

Joseph ne reconnait plus son ami médecin jadis si rationnel et consciencieux. Comme s’il avait basculé dans une pseudoscience. Arnault insiste lourdement, saisit fermement le bras de Joseph pour l’emmener presque de force à son cabinet du rez-de-chaussée.

« Tu ne vas pas rester planté là. Viens, il faut que je te la montre. »

Arnault s’allonge et demande à son confrère de lui faire l’examen.

« Regarde bien l’écran et arme toi d’un peu de patience. »

Joseph commence l’examen et sent son ami extrêmement tendu lorsque soudain Arnault pousse un cri, comme s’il avait été foudroyé.

« Que t’arrive-t-il Arnault ? s’inquiète Joseph.

— Tu l’as vu, hein, tu l’as bien vu non ? crie Arnault couvert de sueur.

— Mais qu’est-ce qui te mets dans cet état ?

— Quoi, tu ne l’as pas vu ? Mais enfin, elle était énorme, plus grande que toutes les autres. »

Arnault est dans un état second. Devant l’insistance déplacée de son ami, Joseph pressent qu’il vaut mieux abréger ce délire et ne pas le décevoir.

« Oui…, oui…, dit-il gêné, j’ai vu, c’est effectivement troublant. » Un petit mensonge sans conséquence vaut parfois mieux qu’une vérité décevante, pense-t-il penaud.

Joseph raccompagne son confrère à la gare et essaie de ne rien faire paraitre. Il est contrarié par l’attitude déplacée de son ami qui semble plonger dans les limbes de la folie.

En montant dans le train, Arnault s’exclame :

« Le travail de ma thèse m’attend.

— Tu m’as rendu un grand service en venant ici. On se revoit à Montpellier, alors.

— On fêtera ça comme il se doit, lui lance Arnault. 

— Pani problem, comme on dit en créole, dit Joseph le sourire forcé.

De retour à son domicile, Joseph se confie à Barbara.

« Sa découverte est totalement fantaisiste. Dès qu’on remet en cause sa trouvaille, il se met dans tous ses états. Je m’en veux. J’ai été obligé de mentir et de dire que je l’avais vu sinon, je pense qu’il serait rentré dans une rage incontrôlable. Son raisonnement tient plus d’élucubrations sectaires que de la médecine. Je n’ai plus confiance en lui. J’espère qu’il s’est bien comporté avec mes patients. Je demanderai à Carole de rappeler tous les patients qu’il a ausculté. Je veux vérifier toutes ses prescriptions. Pour moi, ce n’est plus le copain de fac que j’ai connu, c’est à présent une sorte de Mister Hyde.

CHAPITRE X
Yin/Yang

Emilie est la seule personne à qui Arnault peut se confier ouvertement et elle seule peut comprendre les états d’âme de son frère. Leur complicité les propulse vers des souvenirs lumineux. Arnault aime la faire rire. Elle est un havre de joie et de légèreté. Leurs silhouettes sont élancées avec les mêmes traits de visage, mais ils ont chacun une personnalité en tout point opposé. Lui est réservé, posé, réfléchi, solitaire tandis qu’elle est spontanée, enjouée, sociable, littéraire.

Elle n’a pas assisté à l’accident de son père et est depuis très protectrice vis-à-vis d’un frère qu’elle sent souvent perdu. Emilie n’a jamais accepté qu’Arnault lui fasse une échographie cardiaque. Elle connait le pouvoir destructeur de la vague.

Tous deux sont nés au King’s College Hospital de parents fonctionnaires à l’ambassade de France à Londres. Orthense et Jean-Louis aimaient évoluer dans le milieu mondain et c’est pour cela que la petite famille s’était installée depuis quelques années dans la capitale britannique.

Arnault ne s’y est jamais vraiment plu, mais sans doute aurait-il eu le même sentiment n’importe où car au sein de la petite famille, il se sentait comme un étranger. Il faut dire qu’Orthense était une femme distante. Jamais Arnault ne l’avait entendue dire qu’elle l’aimait mais ses attentions répétées avaient construit la solide conviction qu’il l’était.

Les parents vivaient dans la nostalgie de leur précédente vie à travers les quatre continents. La vie de famille ne leur inspirait que soupirs et sourires contraints. Arnault détestait ce milieu de la haute société dans lequel ils évoluaient et les soirées où il fallait enfiler un costume et mimer de petits singes bien élevés. Lui, ce qui l’intéressait c’était l’électronique. Dès qu’il le pouvait, il se rendait à la petite boutique du réparateur de téléviseurs au coin de la rue. L’homme lui avait appris tous les secrets des transistors, des circuits intégrés et de l’oscilloscope. Arnault voulait en faire son métier et devenir électromécanicien. Ses parents ne voyaient pas d’un très bon œil son avenir dans les petites ambitions de travailleurs manuels et le destinaient à des études supérieures universitaires. Il manquait un docteur dans la famille et il fallait qu’un des deux enfants comble cette lacune. Arnault n’était pas un esprit rebelle. Le choix de s’engager à devenir médecin s’était plié à leurs exigences. Sa conduite avait été celle de l’obéissance, en partie dictée par le respect qu’il leur devait et en partie imposée afin de ne pas les décevoir. À quel moment aurait-il pu ou dû s’opposer ? Etait-ce lucidité, courage ou opportunité qui lui avait manqué ? Une injonction d’autant plus forte depuis le plongeon mortel et il tenait à respecter ce qu’il considérait être la dernière volonté de son père.

Soyons juste, il y avait les vacances et dans ces moments, les parents étaient plus proches et plus chaleureux. L’été, les enfants passaient le mois de juillet au sein de la famille à Anduze, oncles, tantes, cousins puis en août ils partaient ensemble pour une dizaine de jours dans la région de Cassis que le père affectionnait tant. Les enfants se rappelaient la joie qu’ils éprouvaient quand ils se baignaient dans les calanques. Pendant ces vacances, Arnault a sans doute eu une enfance heureuse. D’ailleurs il se demande parfois si ce sentiment de leur être étranger, il ne l’a pas inventé dans la nostalgie de ce qu’il ne pourrait plus jamais partager avec eux.

Trois ans après la mort de son époux, Orthense avait fait valoir ses droits à la retraite. C’est ainsi qu’avec Emilie, ils quittèrent Londres et emménagèrent dans la maison familiale d’Anduze. Emilie passa son baccalauréat puis s’inscrivit à l’école hôtelière. Quant à son frère, il était déjà en troisième année de médecine. Quelques années plus tard, il passa l’internat et choisit la cardiologie. Il était en quatrième année de spécialité lorsqu’il décida de partir faire son service d’aide technique en Guyane.

* *

*

Lors de son retour à Montpellier, le jeune interne expose son projet de thèse à Morand, son patron.

« Le sujet que je souhaiterais traiter porte sur les répercussions cardiaques des témoins d’accident de noyade ». Puis il développe ses découvertes et présente l’hypothèse qu’il soulève sous le regard circonspect du professeur qui lui répond.

« Il y a quelques années de cela, notre équipe avait participé à étudier les répercussions de fortes émotions sur le cœur. Nous avions diagnostiqué quelques cas de la maladie de « Tako Tsubo » mais les rares cas que vous me décrivez ne rentrent pas du tout dans ce cadre de description. Si d’autres personnes ou votre collègue cardiologue ont bien vu cette vague, vous n’avez à ce jour aucune preuve tangible. Votre démonstration manque à l’évidence de rationalité ».

Arnault propose maladroitement à son patron de se faire une échographie afin de lui montrer la vague et le bienfondé de sa recherche.

« Je suis en train de me demander si je ne suis pas devant un illuminé, lui lance Morand. Je vais vous trouver un autre sujet pour votre thèse et je ne veux plus entendre parler de cette élucubration tant que ne m’apportez pas d’arguments scientifiques. »

Les relations entre maitre et élève sont si tendues que le patron menace de revenir sur sa décision de lui octroyer une disponibilité supplémentaire pour effectuer son stage à Amsterdam.

Arnault présente son hypothèse lors des réunions de recherche et d’analyse avec ses collègues internes. Ces derniers le considèrent comme un paria farfelu. Aucun cardiologue, à part celles et ceux pour qui elle renferme une promesse, n’est disposé à le soutenir. L’étudiant se sent incompris et peu à peu, il éprouve un ressentiment exacerbé qui le place dans une tour d’ivoire. Lorsqu’il constate que les internes les plus mesquins envers lui obtiennent des gratifications auprès de leur professeur, son écœurement atteint son paroxysme. Il ne souhaite qu’une chose, chercher d’autres médecins qui puissent l’aider à résoudre son mystère.

À bout de nerf, Arnault téléphone à sa sœur pour obtenir les conseils et le réconfort dont il a besoin. Devant tant de confusion et de doutes, Emilie le conjure de renoncer définitivement à faire de sa problématique personnelle, son sujet de thèse :

« Tu t’engages dans une bataille perdue d’avance, le pot de fer contre le pot de terre. 

Elle enchérit :

— Les insuffisances de ta démonstration sont incompatibles avec l’exigence scientifique. Les enjeux actuels sont trop importants pour que tu persistes ainsi ».

« Un nouveau sujet m’a été imposé par Morand.

— Alors accepte le, sans rechigner », reprend d’un ton ferme, Emilie.

Si elle réussit à dissuader son frère de persister, elle sait aussi au fond d’elle-même qu’il n’abandonnera jamais ses convictions et que son séjour à Amsterdam pourra lui être bénéfique.

Arnault est tiraillé car de l’autre côté Klaus l’encourage à persister, suspendu à l’espoir qu’Arnault fera reconnaitre à cette communauté médicale méprisante une maladie qui lui enserre le cœur depuis trop longtemps.

CHAPITRE XI
La digue

L’avion en provenance de Montpellier atterri sur le tarmac de l’aéroport de Schiphol. Arnault débarque pour la première fois à Amsterdam et se dirige en taxi à l’adresse qu’on lui a indiquée. Pour les nouveaux venus, la direction de l’hôpital met temporairement à disposition un grand appartement à partager avec d’autres médecins. Arnault n’y restera pas longtemps. Deux mois après son arrivée, il emménagera dans le duplex de sa fiancée, Saartje. Une de ses premières patientes hollandaises atteintes par la vague.

La jeune femme trentenaire a perdu son époux quelques mois auparavant lors de leur vacance en Indonésie. Du balcon de la chambre de son hôtel perché sur un surplomb rocheux, elle observait son mari se préparer à partir en plongée sur la plage en contrebas lorsqu’elle aperçut distinctement l’immense mur d’eau qui s’approchait mais n’en avait pas mesuré la dangerosité. En quelques secondes, le Tsunami déferla et emporta le groupe de plongeurs.

Saartje éprouve de fortes angoisses et des douleurs récurrentes et inquiétantes dans la poitrine. Tous les examens pratiqués par Arnault sont négatifs et il tente de la rassurer. Il lui explique aussi qu’elle porte en elle une vague partagée qui fait l’objet de sa recherche médicale actuelle. La jeune femme est bouleversée et elle l’attend dans le hall de l’hôpital alors qu’il s’apprête à rentrer chez lui. Si Arnault ressent depuis longtemps le besoin d’une présence féminine à ses côtés, sa vie d’isolement ne favorise guère les rapprochements. L’idée de rencontrer quelqu’un lui traverse parfois l’esprit mais son inconscient la repousse aussitôt. Qu’a-t-il à offrir en partage ? Il se sait dur et froid, bien trop souvent morose, mais Saartje éveille en lui l’espoir d’un amour.

Après quelques hésitations, Arnault accepte de passer cette soirée avec elle et s’autorise à espérer un bonheur possible. Elle, souhaite tout partager, tout donner à son nouvel homme et lui propose quelques jours après de venir emménager chez elle. La timidité et la maladresse sociale du Français étaient un appel à sortir d’une tristesse persistante.

Arnault se remémorant ce piquenique dominical passé ensemble dans un grand parc amstellodamois, tel un croquis réalisé sous ses yeux, entraîné dans le sillage de la mine d’un crayon glissant sur le papier. L’éclat irréel de cette journée le portait. Ce doux baiser au milieu d’une journée d’automne baignée d’une lumière douce et étirée, le feuillage embrasé à leurs pieds, au son de la musique enivrée d’un Brass band « New Orleans » qui déambulait dans les allées. Il savourait ces instants et toute sa retenue habituelle s’était volatilisée. Si les événements qui ont suivi l’ont conduit vers des territoires éloignés de ceux vers lesquels il se projetait alors, il ne peut se résoudre à réduire ce bonheur à une illusion. Surgi au beau milieu d’une existence peuplée de ronces, ces jours heureux demeurent le cadeau espiègle d’un caprice du destin.

Arnault aime cette femme, cette ville cosmopolite grouillante de culture, sa nouvelle vie qui contraste avec la solitude qu’il éprouvait à Saint Laurent. Chaque matin, il effectue son trajet à vélo pour se rendre à l’hôpital et ce moment est devenu une rêverie. Ses pensées glissent sur les reflets qui s’étirent sur la surface des canaux ou celle sans ride du petit lac d’Ooster Park. Le soir, il emprunte un autre trajet et il passe devant la façade du Rijkmuseum, un carillon sonne et l’emporte l’espace d’un bref instant dans le passé du siècle d’or.

Deux semaines plus tard, c’est une seconde patiente âgée qui est diagnostiquée par Arnault. Marieke parle couramment anglais et lorsqu’Arnault lui révèle qu’il en est également porteur, elle invite le couple à venir passer un week-end chez elle. Elle habite un peu à l’écart d’un petit village de la province de Zélande à une centaine de kilomètres de la capitale dans une coquette maison de briquettes rouges couvert d’un toit de chaume récemment restauré. Sur le linteau de la porte Arnault remarque l’ancienneté de la bâtisse : « 1776 ». Il y entre courbé et les vitraux donnent une luminosité inhabituelle laissant filtrer des rayons colorés. La cheminée est constamment alimentée pour chasser une humidité tenace. Le couple s’installe dans une chambre cossue décorée de broderies et des dentelles qui ont envahi tout l’espace, du lit en passant par les tables de nuit jusqu’aux rideaux des fenêtres.

Le village aligne des maisons en bois typiques avec un seul étage, restaurées et agencées autour du temple Calviniste. Les résidentes, toutes de noires vêtues, affichent l’austérité et dissimulent un regard qui veille tels des cerbères dans le coin de leurs larges fenêtres.

L’après-midi, le jeune couple visite le musée des traditions et d’histoire qui reconstitue le village et les différentes conditions de vie au fil des siècles. Des maquettes animées détaillent les techniques d’asséchement des terres, d’irrigations et de pompage de l’eau afin de créer les Polders. Un film est projeté et retrace la terrible inondation de 1953 avec à sa suite, la décision et la réalisation du plan de prévention, Delta. Marieke n’a jamais voulu le visiter et pour cause.

Depuis des siècles, la création d’immenses territoires arrachés à la mer développait une astucieuse ingéniosité dans une dimension communautaire indispensable. Chacun devait surveiller des portions de digues qui, mal entretenues, pouvaient mettre en péril toute la communauté.

Sa famille était originaire de la province de Zélande mais d’un autre village, celui de Colijnsplaat beaucoup plus éloigné. Elle avait perdu son mari sous ses yeux lors de ce raz-de-marée dévastateur de 1953 qui fit plus de mille huit cents victimes. Des milliers d’hectares inondées, de nombreuses têtes de bétail disparues et des centaines de fermes et de bâtiments détruits ou endommagés.

« Ce jour fut effroyable. La digue était endommagée et j’étais en train de ramener des sacs de terre afin que mon mari puisse combler la brèche qui s’était formée. Arrivée en haut, mon pied a glissé et j’ai basculé. Il a voulu me rattraper mais il fut entrainé dans ma chute. Nous avions fini dans le flot avec de terribles assauts de vagues qui nous projetaient contre la digue, j’en ai réchappé, lui, non ».

Les rumeurs les désignaient injustement comme responsables du mauvais entretien de la digue et leur honneur en avait été atteint. Marieke dut déménager. Elle avait tout perdu : son époux, sa réputation et sa terre.

CHAPITRE XII
Trompe la mort

Au cours de leur temps libre, Saartje et Arnault se rendent au complexe sportif d’Osdorp à quelques kilomètres de leur domicile. Saartje enchaine les longueurs dans la piscine et Arnault se remet à la pratique de la gymnastique qu’il a interrompue durant de longues années avec un seul objectif, pouvoir enfin s’exercer au trampoline.

Pré-adolescent, il était plutôt malingre, pâlichon, ses camarades de classe se moquaient de ses aptitudes sportives. Sa course était instable, il sautait comme un crapaud, malhabile, tous les ballons lui filaient entre les mains. Il souffrait en silence de ces sarcasmes et des vexations. De fait, personne ne l’invitait pour jouer et il sentait le rejet. Ce garçonnet se refermait de plus en plus et inspira de la pitié à son professeur d’éducation physique. Du fait de son aspect chétif, M. Vrina pensait à lui faire pratiquer des activités plus adaptées à son gabarit. Il lui proposa de l’initier aux agrès, barres, cheval d’arçon et anneaux en l’entrainant en dehors des heures scolaires pour le préserver des éventuelles médisances. Le professeur avait su détecter de réelles capacités. Arnault s’exerçait avec agilité et sans à-coups. Il s’étoffa au niveau de sa musculature ce qui ajoutait de la puissance à la grâce de ce danseur aérien qui tournoyait à travers les barres asymétriques. Puis, tout s’arrêta après le décès de son père. Il gardait néanmoins un attrait pour cette discipline en suivant assidument la retransmission des jeux olympiques ou des mondiaux de gymnastique.

Le trampoline dont dispose le club n’est pas tout neuf et les ressorts couinent à chaque réception mais la toile est souple et soyeuse. Thijs est un professeur peu démonstratif mais rassurant et le gymnaste applique scrupuleusement tous ses conseils. Arnault s’entraine assidument dès qu’il le peut et plusieurs fois par semaine. Les progrès sont rapides. Saartje se plaint de ses absences répétées. Thijs le pousse à son maximum pour réaliser des figures de plus en plus difficiles. Les adhérents le surnomment amicalement le Flying Doctor. Arnault retrouve les sensations qu’il éprouvait lorsque enfant, il était pris dans les rouleaux de la méditerranée lors des vacances familiales.

À l’occasion d’un long week-end, Emilie lui rend visite accompagnée de son futur mari, un brillant cuisinier avec qui elle compte ouvrir bientôt un restaurant à Paris. Arnault les invite au gymnase pour constater ses progrès. Ils sont admiratifs de l’aisance de l’athlète à rebondir ainsi. Cependant, le parfait enchainement des figures finit par mettre mal à l’aise sa sœur comme si Arnault voulait pratiquer le jeu dangereux d’un trompe la mort.

CHAPITRE XIII
Crève-cœur

1981. Emilie avait treize ans, son frère, quinze. La petite famille était venue passer une semaine en août à Cassis comme elle le faisait chaque année. Le site des calanques était un lieu cher à leur père qui y avait vécu de nombreux étés de son enfance et de son adolescence. Emilie garde de son père le souvenir d’un homme fermé, taciturne sauf lorsqu’il était ici où il lui apparaissait toujours enjoué, drôle, incroyablement vivant. Leur mère les accompagnait mais ne partageait pas de réel engouement pour le site. Elle préférait se prélasser au bord de la piscine de la villa qu’ils louaient chaque année tandis que le reste de la famille goûtait aux joies d’une mer sauvage.

Une lumière encore blafarde filtrait à travers les persiennes. Emilie et Arnault attendaient en silence, les paupières mi-closes. Lorsqu’ils entendirent frapper à la porte de leur chambre, ils sortirent d’un bond de leur lit pour ouvrir à leur père. La nuit avait été chaude, le carrelage sous leurs pieds semblait tiède. Ils s’habillèrent à la hâte, saisirent leurs affaires de plage.

« Maman ne vient pas avec nous ? demanda Emilie.

— Non, Maman a un horrible mal de tête » répondit Jean Louis.

— Je reste avec elle alors, dit Emilie.

— Comme tu voudras ma chérie » soupira le père.

Père et fils sautèrent dans la voiture et s’arrêtèrent dans une boulangerie pour prendre de l’eau et des pains au chocolat. Le parking du col de la Gardiole était le point de départ de la randonnée qui conduisait à la mer.

La joie de faire de l’apnée, même si l’eau y était parfois fraiche, était un plaisir que le père partageait avec ses enfants. Sur le chemin, il racontait inlassablement les moments passés au cabanon de son oncle. Michel l’emmenait sur son pointu pour chercher les oursins ou bien pour faire des concours de plongeons, histoires que les enfants aimaient entendre encore et encore tant leur évocation remplissait leur père de bonheur. L’oncle était pêcheur de métier et les enfants devinaient sans peine que le rêve secret de leur père aurait été de lui succéder. Un rêve inavoué, tellement éloigné de la vie de fonctionnaire des ambassades qu’il avait menée, qu’il en devenait saugrenu.

La pente était parfois abrupte, le chemin glissant, un vent brûlant soufflait par rafales mais rien n’aurait pu entamer la joie d’être là. Lorsque le bord de l’eau fut rejoint, le garçon s’équipait de son masque et tuba et se glissa dans l’eau sans un bruit. Il inspectait avec prudence les anfractuosités, espérant y découvrir un poulpe ou un mérou, craignant aussi que ce soit l’antre d’une murène.

En fin de matinée, la falaise drapait déjà de son ombre une grande partie de la calanque. Ils choisissaient de se déplacer vers un coin plus ensoleillé pour terminer leur déjeuner. En détaillant du regard les aspérités des immenses blocs de pierre qui les entouraient, Arnault remarqua un passage rocailleux qui menait à une petite corniche. Un panneau de danger avait été jeté à terre dans les broussailles. Il interrogea son père :

« Tu crois que des fous se sont risqués à plonger de là-haut ? 

— Où ça ?  Arnault pointa l’endroit du doigt.

— Je sais que tonton Michel venait plonger dans cette calanque. Mais je ne sais pas d’où exactement. »

Jean Louis inspecta l’ensemble de la falaise qui surplombait la calanque et ajouta :

« En même temps je ne vois pas d’autre départ possible. Cela ne semble pas si haut en fait. Je dirais quinze mètres, tout au plus. J’ai bien envie d’aller voir. Tu m’accompagnes ? »

Arnault préféra lézarder sur la plage. Le père s’engagea sur le chemin d’accès. Sa silhouette se détachait du ciel bleu à contre-jour, souple, gracile. Il arriva au point culminant. Quelque chose alerta le garçon. Le salut presque militaire qu’il lui adressa ? Son corps trop tendu ? Arnault l’ignorait mais il se souviendra de son père au bord d’un précipice. Un couple de promeneur s’arrêta pour regarder l’homme qui annonçait à son fils la figure qu’il allait tenter de réaliser.

Cet appel les fit frissonner. Arnault l’implora de revenir. En équilibre sur cette pointe de rocher, la force et la vulnérabilité de cet homme se faisaient face. Il écarta les bras, plia les genoux, s’élança. L’audace, la grâce qui l’animait le sidéra. L’avait-il jamais vu aussi libre ?

Une première vrille absolument parfaite l’avait rempli d’admiration. Il en amorça une seconde mais l’aisance n’était plus la même. Ses bras, ses jambes s’étaient disjoints. Tout était allé si vite. Il devint le jouet d’un mouvement brutal et désordonné, son corps se confondait avec la danse d’un pantin désarticulé. Le plongeon ne fut plus qu’une chute terrifiante. En franchissant la surface de l’eau, un claquement sec retentit. Le tourbillon, dans lequel il disparut, généra une vague qui vint fouetter les mollets de l’enfant. Les feuilles rubanées de posidonies qui s’étaient collées à ses pieds furent reprises par la mer. Arnault se leva et attendait la remontée, en vain. Un promeneur se précipita et plongea. La recherche dura de longues minutes. Arnault respirait à peine. Le sauveteur remonta et maintenait hors de l’eau la tête d’un corps inerte. Il tenta et retenta de le réanimer. Arnault suppliait son père de vivre. Les secours arrivèrent et constatèrent le décès.

Debout devant le corps, Arnault demeurait immobile, pétrifié.

CHAPITRE XIV
La marque du destin 

À vingt-cinq ans, Belén décroche son premier emploi au sein du mensuel néerlandais de découvertes et de voyages, l’International Reisverlag Tijdschrift. Après plus d’une année de recherche acharnée à travers l’Europe, son opiniâtreté a enfin payé et la jeune hispanique déménage et s’installe à Amsterdam.

Le rédacteur en chef accueille la journaliste et lui présente une partie du comité de rédaction réuni dans une grande pièce aménagée en compartiments. Son contrat comprend une année de probation.

Pendant ces mois de labeur, Belén ne compte pas ses heures. L’idée d’échouer et de devoir retourner à Barcelone la terrorise. Arborant toujours un sourire imperturbable, elle est appréciée et s’intègre facilement au sein de l’équipe. Son besoin de réussir comble ses erreurs de jeunesse. Elle est en charge de couvrir les pays du bassin méditerranéen et son travail est reconnu. Le contrat est renouvelé pour cinq ans. Elle mène une vie trépidante faite de voyages et de reportages. Elle est souvent accompagnée de Hank, un photographe qui deviendra plus tard son compagnon. Ils auront une fille, deux années plus tard. Son emploi du temps est chargé, mais la contrepartie est qu’elle ne se ménage pas et qu’elle fume plus que de raison.

Alors qu’elle séjourne à Athènes en plein mois de juillet sous une canicule exceptionnelle et une pollution record, elle éprouve un malaise. Avant son départ, elle a appris être enceinte de son deuxième enfant. Son agence décide de la rapatrier. Arnault Tessier examine la jeune femme et aperçoit la vague.

« Votre cœur porte en lui une petite anomalie, dit Arnault. Avez-vous déjà bénéficié d’une échographie auparavant ?

— Non, c’est la première fois que je consulte un cardiologue. Vous pouvez me préciser cette petite anomalie, s’il vous plait ?

— Il s’agit d’une d’ondulation très brève qui parcoure votre ventricule. Elle n’est pas commune. Cela ne semble pas avoir de conséquences graves dans l’immédiat.

— Ne semble pas ? Dans l’immédiat ? Vous commencez à m’inquiéter.

— Vous n’êtes pas la seule à la porter. Je mène une recherche afin d’essayer de comprendre son origine et ses conséquences. Pour l’instant, je n’en suis qu’au stade des hypothèses. Dans ce cadre, puis-je vous poser une question délicate ?

— Allez-y, je vous en prie.

— Au cours de votre vie, avez-vous déjà été témoin d’un accident grave ?

— Des accidents sans conséquences, oui, mais graves, non.

— Une noyade ?

— Heureusement que non.

— Vous êtes certain de cela ? Même dans votre enfance ? Un animal, un proche ? Essayez de vous rappeler, parfois notre esprit occulte les souvenirs de ce type.

— Un événement aussi dramatique que celui-ci, je pense que je m’en souviendrais. Belèn est interloqué par le questionnement du médecin. Mais quel rapport avec ce que vous avez découvert ?

— Pour tout vous dire, je porte la même vague que vous. Moi, ainsi que tous les autres patients atteints, ont assisté à la noyade d’un être aimé. La corrélation entre les deux éléments reste encore à établir, mais j’ai le sentiment que nos cœurs portent le stigmate d’un tel drame.

— Désolé pour vous mais je vous l’affirme une nouvelle fois, je n’ai assisté à aucune noyade, je peux vous le certifier. »

Les explications que fournit ce médecin font froid dans le dos et ne convainc pas la jeune journaliste. Arnault reprend :

« Voici les coordonnées de notre service de tabacologie. Même si vous avez diminué votre consommation, il est important pour votre enfant que vous arrêtiez totalement. Cette équipe pourra vous aider. »

Belén retourne dans sa chambre auprès de Nina. Trois jours plus tard, l’état de santé des deux filles leur permet de sortir de l’hôpital. Hank vient les chercher et sur le trajet du retour, la jeune maman évoque la consultation qu’elle a eue avec Arnault :

« J’ai pu consulter quelques articles médicaux sur internet et ce qu’il m’a décrit n’est jamais évoqué. Je veux bien croire à un sujet de recherche mais j’en viens à douter de ce qu’il a vu.

— Il vaut mieux prendre un deuxième avis, lui dit Hank. S’il t’a détecté un problème cardiaque, aussi léger soit-il, il vaut mieux se faire suivre par des spécialistes chevronnés. Je me renseigne auprès de mes collègues. Peut-être ont-ils un bon cardio à me conseiller ? »

Belén est contrainte d’aménager son temps de travail et de ne plus partir en reportage. Le dimanche matin, le couple a pris l’habitude de se promener près du lac et d’amener les enfants sur une aire de jeux. Ils s’installent toujours sur ce banc agréable à l’ombre d’un tilleul. Plus loin le bruit de la fontaine apporte de la fraicheur appréciée surtout quand, en été, la température devient étouffante. Ce jour précis de la semaine, les mamies et papy sont heureux de s’occuper de leurs petits-enfants pendant que les parents profitent de leur matinée.

Depuis quelques temps, Belén à le désagréable sentiment de se sentir observée. Serait-ce cette silhouette là-bas ou cette autre assise sur un banc ? Elle en fait part à Hank qui s’en moque gentiment :

« Tu deviens paranoïaque ! Les parcs sont remplis de personnes solitaires et je dirais même qu’ils sont faits pour cela. Prendre l’air, lecteurs ou rêveurs, pourquoi s’étonner ? »

Un dimanche, un joggeur l’accoste.

« Bonjour Mme Alvarez, je suis le médecin qui vous avait ausculté à votre retour de Grèce, dit-il en s’approchant d’elle.

— Oui, je vous reconnais, bonjour Docteur, répond Belén.

— Vous souvenez-vous de mes conseils ?

— D’arrêter de fumer ? C’est ce que j’ai fait. Au fait, concernant votre sujet de recherche, sachez que je me suis permis de consulter un autre cardiologue. Il n’a pas retrouvé ce dont vous m’aviez parlé.

— Cela ne m’étonne pas. Seuls les initiés peuvent la voir et si j’avais une seule recommandation à vous faire, ce serait de vous méfier de ce lac, prenez bien soin d’éloigner votre enfant de ce lac et de toute étendue d’eau en général. »

Belén acquiesce poliment, remercie et salue le médecin. Cet autre dimanche confirmera le bien fondé de ses conseils. Comment un enfant peut-il échapper aussi vite à votre surveillance ? Des parents imaginant le pire dans un supermarché, dans une foule, dans un aéroport, à la recherche de leur enfant subitement disparu.

Ce matin-là, la jeune mère est seule. Hank est parti en reportage. Belén est attentive à sa fille qui passe de balançoires en toboggans. Il fait enfin beau après dix jours de pluie et il y a beaucoup de monde dans le parc qui profite du soleil. Une enfant essaie de se lever en s’agrippant au tourniquet mais lorsqu’un des garçons situé de l’autre côté du manège le fait tourner, elle chute et Belén ne peut s’empêcher de porter secours à la petite en pleurs. Les grands-parents accourent, grondent le petit innocent et essaie de consoler leur petite-fille. La jeune maman est rassurée mais très vite, elle s’aperçoit que Nina a disparu. Elle se précipite dans tous les coins du jardin d’enfants et crie désespérément son nom de plus en plus fort. Les personnes présentes perçoivent une certaine forme de nervosité croissante chez la jeune mère et bientôt, une dame accourt, affolée et pointe son doigt vers le lac.

« Votre enfant, votre enfant ! ».

Belén aperçoit Nina dans les bras d’une femme sur le ponton, pleurant, grelottante, trempée, enveloppée d’un manteau. Les passants appellent les secours.

Nina donnait du pain pour les canards et les a suivis jusqu’au bord du lac où elle a basculé sans que personne n’ait vu la petite fille se noyer sauf cette femme qui l’a sortie de l’eau à temps. Belén s’en veut tellement d’avoir négligé la surveillance de sa fille. Elle est choquée et n’a même pas pensé à remercier sa bienfaitrice.

L’ambulance prend en charge la mère et l’enfant qui sont conduits aux urgences. Nina tremble et a les lèvres bleu pâle, mais elle est vivante. Un infirmier les reçoit. Il place les éléments de surveillance et tente de les rassurer. Il appelle le médecin et le pédiatre afin de s’occuper de Nina qui s’est finalement endormie grâce à la couverture chauffante qu’il a délicatement posée sur elle à l’arrivée. Elle semble hors de danger. Belén éprouve une sensation d’oppression dans sa poitrine et son cœur s’emballe. L’urgentiste consulte le registre informatisé des hospitalisations et appelle le cardiologue de garde.

« Bonjour docteur Tessier. Vous souvenez–vous de Mme Alvarez ? Vous l’aviez pris en charge pour un malaise au cours de sa grossesse, il y a quelques semaines de cela ?  Un long silence s’installe. Docteur, allo ! vous m’entendez ?

— Oui, oui, je me souviens, reprend Arnault déconcerté, que se passe-t-il avec elle ?

— Sa fille a failli se noyer. La patiente se plaint de fortes palpitations et douleurs dans la poitrine. Je pense que cela est lié au stress qu’elle a vécu mais je voudrais éliminer un problème cardiaque.

— J’arrive tout de suite. » lance Arnault affolé par la nouvelle.

Il se rue au rez-de-chaussée et s’enquiert de l’état de l’enfant qui semble aller bien, puis de la mère. Lorsque Belén reconnait Arnault, elle baisse le regard :

« Vous m’aviez pourtant prévenue. »

Le médecin analyse l’électrocardiogramme. Le pouls est rapide mais régulier. Puis, il allume son appareil d’échographie. Il aperçoit une nouvelle fois distinctement la même vague. Il lutte afin de ne pas lâcher la sonde puis à bout de force et sous l’effet d’une douleur intense, il est contraint d’arrêter l’examen. Il souffre, mais ne laisse rien paraitre. Il s’assied quelques minutes auprès de la jeune mère qui lui décrit les circonstances du sauvetage de son enfant.

Les résultats des examens confirment un début de noyade pour Nina mais rien qui ne justifie une prise en charge en réanimation. Des antibiotiques et une surveillance simple en service de pédiatrie devront suffire.

« Le plus important c’est que votre fille et vous-mêmes alliez bien » rassure Arnault qui salue Belén et caresse le petit front de Nina.

Arnault appelle sa sœur et ensemble ils partagent leur soulagement que la petite ne se soit pas noyée.

Le soir, dans sa chambre de garde, il repense à l’échographie de Belén. Lors de cet examen, il n’a pas lâché, il a résisté à la souffrance infligée et a regardé l’écran le plus longtemps possible. Tout est confus, beau et désespéré. Dans un demi-sommeil, il songe, et voit apparaitre le tourbillon effrayant. C’est un assemblage de forces sans cesse en mouvance dessinant des visages tantôt amis, tantôt terrifiants.

« Monde dis-moi qui tu es ? J’ai tant voulu te comprendre avec ma pauvre raison, t’aimer passionnément, mais ni mon cœur, ni ma tête ne m’ont conduit là où je souhaitais. Je suis porté par cette vague, au gré du courant, balloté. Damné, pauvre damné, devrais-je finir par me laisser emporter pour ne plus succomber ? »

CHAPITRE XV
Effondrement

Avec autant de fougue que d’impatience, Saartje savoure pleinement sa nouvelle vie de femme et son bonheur est à présent indissociable d’une maternité. La jeune femme est convaincue que son nouveau compagnon pourra lui donner ce dont elle rêve depuis de nombreuses années. Lors de son précédent mariage, les nombreux examens et les deux essais d’interventions chirurgicales se sont soldés par des échecs. Ce projet devient une préoccupation si accaparante qu’Arnault se sent bientôt réduit à l’état de reproducteur. L’image rassurante de lui-même qu’il perçoit dans les yeux de sa femme, se perd peu à peu et il en vient à se demander si leur amour n’a jamais existé.

En quelques mois, le médecin dépiste nouveaux trois cas : Saartje, Belén et Marieke. Si Saartje a initialement encouragé son mari dans sa recherche, à présent elle ne veut plus en entendre parler. Arnault multiplie les consultations jusqu’à tard le soir et s’absente de plus en plus souvent du foyer pour s’entrainer au gymnase. Cette obsession devient trop envahissante dans leur relation. La jeune épouse prend cela comme une manifestation d’égoïsme. Mais plus elle insiste pour avoir un enfant, plus il s’oppose. Elle se sent rejetée, blessée. Une pierre vient d’être jetée dans leur jardin.

L’attente et la solitude de Saartje atteignent la limite du supportable. Son amour l’empêche de comprendre les raisons de son mal-être. Elle associe sa mélancolie, un flétrissement intérieur à un manque mais sans en comprendre l’origine. Elle n’en est pas seulement déçue ou inquiète mais surtout incomprise, abandonnée à sa souffrance. Ce refus ne peut plus être dissocié d’une séparation. Lors d’une énième dispute, elle reproche le peu de place que son mari lui a fait et la place trop grande qu’il a prise dans la sienne. L’abcès est percé. Le lendemain, elle demande à Arnault de faire ses valises et de quitter son domicile. Saartje ne répond plus à aucun de ses appels. Tout est allé si vite. Arnault est à présent miné par sa responsabilité dans l’échec de sa relation en privilégiant ses aspirations au détriment de l’épanouissement de son couple. Il le sait et éprouve de la honte aujourd’hui. Ce remord est un ver insidieux, tenace et destructeur qui le détruit à petit feu depuis ce jour précis où il perdit son père.

Trop d’obstacles, trop de doutes, trop de regrets. Arnault est à nouveau plongé dans cet état de demi-vivant dans lequel il évolue depuis de trop nombreuses années. Une vie qui le traverse sans le toucher. Epuisé, il s’allonge sur le lit de la chambre d’hôtel qu’il a loué pour les quelques jours qui lui reste à passer à Amsterdam. À travers ses paupières mi-closes, la luminosité déclinante du soleil couchant fait apparaître des couleurs chaudes et rassurantes. L’immense tendresse qu’il éprouve pour Emilie le berce. Puis vient le visage de Saartje, avenant. L’attraction qu’avait suscitée son sourire généreux l’avait bouleversé. Le désir soudain qu’il éprouva s’était imposé comme une évidence contre laquelle il avait été impossible de lutter. Un élan d’enthousiasme, une espérance un peu folle, s’allient inlassablement à un pincement, une dissonance. Ses pensées l’entraînent dans le mouvement d’un pendule qui oscille entre le regret d’un paradis perdu et un étonnement amer laissé par les illusions disparues. Il n’a pas su lire en elle et à présent, il comprend son exaspération et la rupture qui en a suivi.

Arnault se lève pensant qu’il ferait mieux d’orienter les vagabondages de sa rêverie vers d’autres horizons et ne pas céder à la mélancolie. Il se dirige vers le restaurant où ils avaient jadis leurs habitudes. Peut-être y sera-t-elle ?

Lorsqu’il pénètre dans l’établissement, le personnel s’enquiert de savoir si Saartje est malade. Ne pas la voir en compagnie d’Arnault les inquiètent. Le Français explique brièvement la situation à ses amis qui sont navrés de la rupture de ce couple si sympathique. Le patron lui apporte son menu favori, du poulpe frais coupé en carpaccio assaisonné d’huile d’olive parfumée au basilic, des pâtes à l’arrabiata et une escalope de veau à la milanaise accompagné d’une bonne bouteille de Chianti. Puis, il a droit à un assortiment de Giandiuja et de dolce, accompagné d’une bouteille de grappa. Avec tout le personnel, ils trinquent à leur amitié puis Arnault reste seul, fatigué, figé, hagard. Tête baissée, son regard vide se fixe sur le petit verre rempli d’alcool fort. Il remarque alors que le liquide semble s’agiter alors que la table est parfaitement immobile. Sa surface ondule dans un tourbillon qui s’amplifie pour former une sorte de vaguelette qui s’échoue sur les bords. Cette hallucination ne dure qu’un instant et il se presse d’ingurgiter d’un seul trait le breuvage pour la faire disparaitre. La tentation est trop forte. Il se reverse une rasade de liqueur. Il ne faut pas plus de quelques secondes pour que le phénomène réapparaisse et ainsi plusieurs fois de suite. Au bout de quelques verres, l’effet de l’abus d’alcool commence à se manifester. Arnault salue le personnel et se dirige vers la porte principale en titubant. Un des employés lui propose de le raccompagner, mais il veut se rafraichir et se penche sur la vasque de la fontaine, une reproduction de celle de Trevi mais la vague était encore là. Il hurle des propos incompréhensibles qui inquiètent les passants puis il s’effondre sur le trottoir.

Le Français se réveille la tête lourde à la cellule de dégrisement du poste de Police. On lui sert un café noir. L’officier de garde lui rappelle la loi sur l’ivresse publique. Il n’a pas commis d’infraction et on le laisse libre après un simple rappel à l’ordre.

Etre confronté à cette souffrance récurrente n’est que le retour d’un mal boomerang qu’il se doit d’occulter ou d’exorciser à tout prix, mais comment ?  En se rhabillant, il marmonne :

« Je vais devenir fou si je continue ainsi, à moins que je le sois déjà ? »

CHAPITRE XVI
À cœur ouvert

Marius est inquiet. Il a reçu un appel de Laure qui l’a informé que Klaus présente une grave défaillance cardiaque. Il est hospitalisé, son état est préoccupant, seule une opération chirurgicale pourrait le sauver, mais pour l’instant il s’y refuse.

André, est trop âgé pour traverser l’Atlantique et Marius décide de prendre le premier avion afin de le rejoindre. Il n’a pas vu son oncle depuis plus de dix ans. Les deux précédentes visites qu’il a effectuées en Guyane lui ont laissé le souvenir d’un bourg isolé de la forêt amazonienne. Il a tenté à plusieurs reprises de convaincre Klaus de se faire suivre en métropole, mais le retraité a trouvé à Saint Laurent une forme d’apaisement et n’a jamais souhaité raviver les plaies du passé.

Marius pénètre dans la chambre de l’unité de soins intensifs. Lorsqu’il reconnait son neveu, Klaus, ému jusqu’aux larmes, le prend dans ses bras. Quelque chose dans la chaleur de cette étreinte désespérée glace Marius. Ce dernier pressent que la fin est proche.

Laure est assise aux côtés de Klaus qui est méconnaissable. Le solide gaillard a laissé place à un homme pâle et amaigri.  

« Il va mieux, lui dit-elle. Le traitement l’a bien amélioré depuis deux jours. » Elle lui montre le schéma que le docteur Alexandre Martini a dessiné : la valve mitrale ne se ferme plus convenablement, elle n’est plus étanche ce qui engendre l’insuffisance cardiaque actuelle. Il faut la changer. Le docteur revient justement les revoir.

« Je me suis entretenu avec le responsable du centre de chirurgie cardiaque de Cayenne. Ce dernier est d’accord pour vous recevoir et vous opérer.

— Je vous remercie Docteur mais je vous le répète, je préfère rester ici, répond Klaus.

— Il faut que je vous prévienne, sans intervention, l’issue sera rapidement fatale, déplore Martini.

— Les médecins t’ont déjà sauvé une fois lorsque tu as fait ton infarctus, il faut leur faire confiance » implore Laure.

Le malade plisse ses paupières, regarde Marius et semble maintenant hésiter. Il demande des précisions au médecin qui reprend son dessin et expose pendant de longues minutes les différentes étapes de la chirurgie. Klaus lève les yeux de la feuille et regarde le médecin.

« Je vous remercie docteur, vous m’avez presque convaincu mais puis-je parler au docteur Tessier avant toute décision définitive de ma part ?

— Bien évidemment. Permettez-moi d’abord de le contacter afin de lui expliquer la situation. Je veux être honnête avec vous, au vu de votre âge et de votre diabète, l’opération est risquée. Cependant dans ce centre, vous serez dans de bonnes mains. Je vous laisse réfléchir jusqu’à midi, après il sera trop tard car il faut que le SAMU organise l’évacuation sanitaire. »

Quelques minutes plus tard, Arnault appelle Klaus.

« Je viens d’avoir le docteur Martini. Au sujet de l’opération, il m’a fait part de ton hésitation. Klaus le coupe.

— As-tu découvert de nouveaux patients cette semaine ? 

— Là n’est pas le sujet, Klaus. Le vieil homme renouvelle sa demande avec insistance.

— As-tu découvert de nouveaux patients cette semaine ? 

— Non, dit d’une voix contrariée Arnault.

— Pour répondre à ta question, oui, j’ai décidé de me faire opérer. »

Laure et Marius poussent alors tous deux un même soupir de soulagement. Klaus reprend :

« Le docteur Martini m’a expliqué qu’une circulation extracorporelle est nécessaire pour effectuer cette opération. Afin de placer ma nouvelle valve, mon cœur sera arrêté et devra être totalement vidé de son sang. Tu entends Arnault ? Mon cœur sera purgé, délivré. Enfin ! »

A l’autre bout du fil, Arnault marque une petite pause.

« Sans chercher à te peiner, si cette opération te laisse une chance de vivre encore quelques années, je doute qu’elle puisse l’éliminer de la sorte. Tu sais Klaus, j’ai trop longtemps chercher à démontrer notre vérité. À présent, il faut être capable de regarder en face ce qui nous hante. Je suis à présent convaincu que c’est n’est pas du côté du cœur que cette vague prend sa source. » dit d’un ton affirmé le médecin.

Une colère contenue commence à poindre dans le ton qu’emploie Klaus.

« Tu es en train de me dire que je suis psy, c’est bien cela ? La psychiatrie n’a jamais rien montré de probant. Tout ceci n’est que baliverne. Notre atteinte est réelle puisque nous l’avons observée tous les deux et que tu as pu sauver une jeune enfant de la noyade grâce à cela. Tu veux encore des preuves ? S’il te plait, accroche-toi, ne m’abandonne pas Arnault, ne nous abandonne pas, toi et tes patients, s’enflamme Klaus. Laure saisit alors le combiné.

— Bonjour Arnault. Klaus nécessite qu’il se calme. Il est d’accord pour se faire opérer et pour nous, c’est le plus important. Marius l’accompagnera.

— Oui, pardonnez-moi. Merci pour tout ce que vous faites pour lui », répond Arnault.

Marius informe le docteur Martini de la décision de son oncle et revient dans la chambre.

« L’hélicoptère du SAMU sera là dans moins d’une heure » annonce-t-il au vieil homme. Klaus sait que ses chances de s’en sortir sont minces. Il s’adresse alors à son neveu :

« Tu sais Marius, si je suis dans cet état, c’est à cause d’un mal qui me ronge et dont tu ignores tout. C’est Arnault qui me l’a diagnostiqué. Un mal qui n’a cessé de se développer dans les années qui ont suivi cette foutue guerre. J’aurais tant voulu effacer tous ces souvenirs. Plus je réfléchis à ce qu’a été ma jeunesse, plus je me déteste. Bien entendu, je n’ai pas gardé que des mauvais souvenirs de ma triste vie, j’en ai aussi gardé de jolis dont celle de notre première rencontre. Klaus ferme les yeux et sourit. Si j’ai pu venir en France, je le dois à André. Il est un des rares amis que j’ai gardés durant toutes ces années. Nous avons traversé ensemble les terribles épreuves de la guerre et du barrage. On s’est rencontrés sur le seuil de l’hôpital où était hébergé ma mère.

— Tu ne nous as jamais parlé de tes parents. À tel point que nous pensions tous que tu ne les avais jamais connus.

— En 1945 lors de ma libération, je retournai à Mayence, ma ville natale. J’appris que mon père était mort lors les terribles combats de Bastogne en Belgique et que ma mère était gravement brulée par les bombes incendiaires lâchées par les alliés. J’allai tous les jours la voir. Je tentai d’adoucir son séjour du mieux que je le pouvais mais tout manquait. Un fauteuil roulant de fortune me permettait de l’emmener dans ce qu’il restait de jardin environnant. Sur le pas de la porte, je croisai André. Il était chargé de la surveillance des entrées à hôpital et m’aidait à franchir les quatre marches d’escalier. Il s’était enrôlé dans l’armée de libération qui avait remonté le Rhône, traversé le Rhin et occupé la capitale de notre länder. Il y resta un an. La détresse de la population le touchait et en dépit des circonstances, il entrait facilement en contact avec les visiteurs qui venaient auprès de leurs proches. J’échangeai volontiers avec lui dans un français approximatif. Un soir, après quelques heures difficiles passées auprès de ma mère, je lui proposai de venir prendre un verre chez moi. André se trouva d’abord un peu embarrassé car il ne me connaissait qu’à travers mes allées et venues et ne savait quel sujet aborder pour entamer la discussion. J’avais vu Les enfants du paradis ce qui permit de briser la glace. Nous échangions des commentaires passionnés sur le jeu de Jean-Louis Barrault. On se promettaient d’aller une prochaine fois ensemble au cinéma. André évoquait sa terre dans le sud de la France, une exploitation de pêchers et je me prenais parfois à rêver de se promener au milieu de ce verger en fleurs. Lorsqu’il fut démobilisé, nous sommes restés régulièrement en contact.

Un matin de septembre 1951, je reçus une lettre de sa part qui m’informait qu’un projet de construction de barrage était à l’étude à quelques kilomètres de son exploitation. On cherchait du personnel qualifié. Au cours de ces quatre années de guerre, j’avais appris sur le tas et possédai une solide expérience dans la conception et la fabrication d’ouvrage en béton. Je décidai de tenter ma chance. Même si je craignais que ma nationalité fasse obstacle, je m’appliquai à rédiger ma candidature en français afin de proposer mes services en tant que contremaître. À ma grande surprise, j’ai été sélectionné pour passer un entretien et André m’avait accueilli chez lui pour le séjour. Il se porta garant auprès de mes futurs employeurs, un temps réticent. J’acceptai le contrat qui m’était proposé sans la moindre hésitation.

— Je me souviens encore du Jas où tu logeais.

— J’appréciai l’esprit de corps qui régnait parmi les ouvriers, mais dans les baraquements la promiscuité était parfois difficile à vivre. Je marchai souvent seul des heures à travers la pinède provençale. Au début du printemps, je me rappelle de ces fleurs tendres qui inondaient la Vallée rose et de la douceur du soleil d’avril qui ravivait une partie de mon être. C’est comme cela que je découvris ce petit abri de pierre. J’empruntai cette longue allée de platanes qui menait à la grande bastide pour rencontrer ton père. Il était méfiant, mais comme je lui proposai de payer trois mois de loyer d’avance, il finit par accepter de me le louer. J’avais remplacé quelques tuiles et remit en place la porte dégondée pour rendre le lieu habitable. Cette perspective d’installation m’avait empli d’une joie inattendue.

— Ton potager forçait l’admiration de ma mère. C’est elle qui m’avait demandé de t’apporter des plants de tomates mieux adaptés à la sécheresse et au sol que ceux que tu avais plantés, se rappelle Marius.

— Ta jolie frimousse et ta remarque : Chez nous, les tomates, elles sont déjà comme ça, et tu ouvrais tes mains pour signifier la taille d’un melon, m’avait convaincu de le faire.

— J’étais fasciné par ta force lorsque tu taillais et remplaçais les pierres des restanques.

— Et toi, tu m’emmenais à la bergerie afin que je puisse y collecter du fumier de mouton, continue Klaus.

— Et puis ma sœur Claudine t’a proposé de venir t’aider à porter les seaux d’eau pour arroser ton jardin. Le mystère qui t’entourait l’effrayait un peu mais la fascinait également. Elle admirait ton courage.

— Quelques mois plus tard, nous nous sommes mariés et naquit, Martine et Eliane. Toutes trois emportées par ma faute.

— Non, Klaus, non, tu n’y étais pour rien et tu le sais, le rapport des experts était très clair à ce sujet. »

Bien des années après la rupture du barrage, alors que Klaus était déjà depuis de nombreuses années installé à Kourou, les conclusions du procès furent rendues. L’accident était imputable à la porosité de la roche sur laquelle s’exerçait la pression hydraulique de la retenue et non à la rupture de la voûte de béton.

Le vrombissement de l’hélicoptère se fait entendre et l’engin se pose sur le toit de l’hôpital.

« Je ne sais pas si je vais m’en sortir, mais Marius, rends-moi un dernier service. Il faudrait que tu puisses retrouver et contacter le médecin militaire qui m’avait ausculté à la caserne Saint Louis au lendemain de la rupture du barrage. Si tu le retrouves, mets-le en relation avec le docteur Tessier, je suis sûr qu’il pourra l’aider dans sa recherche. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? marmonne alors le vieil homme dans un dernier éclair de lucidité.

CHAPITRE XVII
Défaillance

« Madame l’anesthésiste, puis-je inciser ? » demande le professeur Bruno Baquet, chef de service de l’hôpital de Cayenne.

Ce chirurgien aurait dû prendre sa retraite depuis cinq ans déjà, mais comment arrêter une vocation, une passion qui a rempli toute une vie ? Il sait qu’en abandonnant le scalpel, il ne sera plus lui-même et redoute plus que tout ce douloureux moment. Pourtant, la direction lui a signifié qu’il a atteint la limite d’âge réglementaire pour exercer. À soixante-dix ans, Klaus sera probablement l’un de ses derniers patients. Son état médical n’est pas brillant mais il en a vu d’autres et ce n’est pas cela qui fera trembler sa main.

Après avoir passé quarante ans à l’hôpital Lariboisière, Baquet a décidé de terminer une carrière bien remplie sous les tropiques. Il a travaillé avec les plus grands pontes et pionniers de la chirurgie cardiaque, participé à l’aventure des premières greffes, effectué de nombreuses missions humanitaires et son expérience chirurgicale est considérable. Pourtant ce qu’il va vivre ce jour-là sera une énigme que lui, ni personne, ne réussira jamais à comprendre.

« Vous pouvez inciser » lui répond l’anesthésiste qui n’est autre que son épouse. Les deux médecins se sont rencontrés dans les blocs opératoires parisiens et partagent la même passion. Ce couple a une certaine réputation dans le milieu chirurgical et dans la France entière car leurs relations, leurs engueulades, leurs emportements homériques sont légendaires. Gisèle est une petite femme, entière, issue d’une famille paysanne de Lozère. Bruno est un faux calme, un grand nerveux qui explose comme un volcan, sans prévenir. Personne ne sait quand et comment il va rugir. Gisèle tient tête à son mari et l’ambiance est parfois tendue au sein du service. Les soignants sont parfois obligés de s’interposer lors de leurs multiples algarades. Toutefois le personnel aime travailler avec eux et leur pardonne ces éclats car les deux médecins sont respectés, appréciés et reconnus pour leur compétence. Ils réalisent des prouesses de réanimation et de chirurgie qui ont sauvé bon nombre de patients Guyanais depuis leur arrivée.

Par contre au bloc opératoire, Bruno ne s’emporte jamais. Gisèle le rassure et il n’opèrerait aucun patient sans sa présence. Avec elle, il reste toujours stoïque même lorsque la situation est désespérée comme ce fut le cas ce jeudi matin.

À 8h12, Bruno saisie la scie circulaire et fend l’os du sternum en deux. La poitrine ainsi ouverte dévoile un cœur peu vaillant, violacé qui ne laisse aucun doute sur sa souffrance. « Il est temps remplacer cette valve » se dit-il.

À 8h25. Le chirurgien s’apprête démarrer la circulation extra corporelle. Il insère les deux canules dans l’oreillette droite et l’aorte. L’infirmier perfusionniste se tient prêt à l’enclencher dès qu’il en aura le signal.

8h32. La machine est lancée, le sang s’écoule dans les tuyaux. Les derniers contrôles sont satisfaisants et Bruno arrête le cœur à l’aide d’une perfusion de potassium.

8h36. L’infirmier signale à plusieurs reprises aux deux médecins que la pression de perfusion au sein du circuit est anormalement haute. Gisèle renforce la dose d’anticoagulant et Bruno vérifie, selon la procédure habituelle, qu’il n’y ait pas d’obstacle ou de coudes dans les tuyaux de raccordement. Malgré ces mesures, la pression continue d’augmenter progressivement et devient à présent trop haute pour continuer la suppléance. Un voyant lumineux d’alerte clignote.

8h39. Les tuyaux sont soumis à une forte pression, ils vibrent de plus en plus jusqu’à ce qu’une fuite apparaisse au niveau des raccords répandant du sang au sol. Soudain, la machine s’arrête.

8h44. Sans un mot, ni de geste brusque, Bruno retire la pince de l’aorte espérant une reprise de l’activité cardiaque. L’électrocardiogramme reste plat. De l’adrénaline est injectée par Gisèle pendant que Bruno masse le cœur qui est défibrillé à huit reprises, mais c’est en vain. Il ne repartira jamais.

Malgré une expertise poussée, on ne pourra jamais expliquer pourquoi la circulation extracorporelle a défailli ce jour-là. La machine avait été remplacée il y a quelques mois et était révisée toutes les semaines. Elle fut totalement démontée et ne présentait pas de dysfonctionnement.

Un épisode rare et unique qui laissera des traces au sein du service de chirurgie. Faire entrer un patient vivant au bloc et le voir ressortir recouvert d’un drap mortuaire est un choc pour tous les soignants. La mort de Klaus met tristement fin à la carrière pourtant brillante du couple de médecins qui ne se relèvera jamais d’un tel échec.

Lorsqu’Arnault apprend la disparition tragique de son ami et les circonstances de sa mort, les derniers mots de Klaus ne cesseront de tourner en boucle dans sa tête : « Mon cœur exsangue sera enfin purgé de ce mal. »

CHAPITRE XVIII
L’aspirant médecin

De retour à Montpellier, Arnault s’investit dans la thèse qui lui a été confiée par son professeur et auprès des patients de l’unité médicale dont il a la charge. Il arrive à 7 heures et part souvent tardivement dans la soirée, son travail est son seul exutoire. Ses échanges avec ses collègues de travail sont strictement professionnels. Il traverse un état émotionnel lisse et froid. Plus rien ne semble le toucher. Il rend visite à sa mère à Anduze, mais plus par devoir moral que pour y trouver une chaleur humaine. Il lui reste des cousins, mais ne cherche pas à les revoir. Si son regard s’attarde parfois sur la silhouette d’une femme, il s’en détourne aussitôt. Seule Emilie trouve grâce à ses yeux.

Morand apprécie le changement d’attitude de son élève. Entre eux, les relations sont au beau fixe et s’établit même, avec le temps, une estime réciproque. L’interne demande à se spécialiser dans la coronarographie afin d’éviter, le plus possible, d’être confronté aux écrans d’échographie. Mais la quête désespérée d’un homme qui ne sait plus si la conviction qui porte chacun de ses actes est réelle ne se laisse pas si facilement éconduire. Alors qu’il semble avoir pris ses distances avec son obsession, il reçoit un message émanant de Marius. Les deux hommes ne se sont plus vu depuis l’enterrement de Klaus.

« Cher docteur Tessier. Avant de partir au bloc opératoire, Klaus a exprimé sa dernière volonté. Il m’a demandé de retrouver le jeune médecin aspirant qui l’avait ausculté en 1959 dans les suites de la rupture du barrage. J’ai formulé une demande d’autorisation de consultation des archives militaires qui a été acceptée. Je n’ai pas eu trop de mal à retrouver tous les noms des médecins présents sur le site ce jour du drame. Je les ai contactés un par un. Certains sont décédés et d’autres sont encore en vie. En procédant par élimination, j’ai enfin retrouvé le docteur Jacques Levaut qui réside pas bien loin de chez vous, à Sète. Je l’ai appelé et il se rappelait parfaitement bien de mon oncle. Klaus m’avait beaucoup parlé de vous et je me suis permis de lui détailler votre recherche et votre histoire personnelle. Il a des choses importantes à vous dire. Si vous souhaitez le contacter, voici son numéro ».

Arnault hésite quelques jours puis se décide à l’appeler. Arrivé au domicile du cardiologue retraité, celui-ci l’aperçoit de son jardin.

« Entrez, le portillon est ouvert. » Arnault pénètre dans la grande propriété où flotte au vent des drapeaux de prières. Un bol chantant tibétain est posé sur une table, une légère fumée répand une odeur prégnante d’encens.

« Namasté, docteur Tessier. Levaut lui remet une écharpe de bienvenue autour du cou. Il joint ses mains et s’incline devant son hôte. »

Arnault observe l’homme à la démarche lente hésitante mais au regard vif.

« Asseyons-nous, vous désirez une boisson ?

— Oui, je prendrais volontiers un café, répond Arnault. 

— Je suis peiné de la triste nouvelle concernant un patient que j’avais ausculté il y a plus de quarante ans, déplore Levaut.

— Vous vous souvenez donc de Klaus Bayer.

— Et comment ! Ce colosse allemand est l’un des rares survivants de la catastrophe. Comment aurais-je pu l’oublier ? Votre ami, Marius, m’a informé de son décès. J’aurais bien aimé le revoir une dernière fois.

— Il se rappelait de votre stéthoscope posé sur sa poitrine et de ce que vous aviez entendu, répond Arnault.

— Marius m’a raconté sommairement qui vous étiez, ce que vous aviez découvert et le but de votre recherche.

— Le travail que j’ai proposé a été réfuté par mon Professeur. Malheureusement je n’ai pu le convaincre, déplore Arnault.

— Combien de patients avez-vous dépisté à ce jour ?

— Onze en tout.

— En si peu de temps ? C’est remarquable. Avez-vous réussi à obtenir des images ?

— Le phénomène est si fugace que je n’ai jamais pu le capturer sur une photo, dit Arnault.

— Et que ressentez-vous à chaque fois que vous l’apercevez ?

— Je dois dire que j’appréhende de la voir. Lorsqu’elle surgit, elle semble vouloir m’engloutir et de me prendre avec elle, cela me contraint d’arrêter l’examen.

— Ulysse et le chant des sirènes, pense Levaut,

— Puis-je vous poser une question à mon tour ? demande Arnault

— Je vous en prie.

— J’imagine que vous êtes également concerné ? 

— Je l’ai su quelques jours après la catastrophe, en m’auscultant, tout bêtement. Lorsque bien des années plus tard, les premiers appareils d’échographie sont apparus, cela n’a fait que confirmer ce que j’entendais.

— Alors ce n’est donc pas une hallucination, dit Arnault soulagé qu’enfin un cardiologue averti le conforte dans son hypothèse.

— Ce que j’ai entendu dans le cœur de monsieur Bayer mais aussi sur les autres patients qui ont assisté au même drame, aucun de mes confrères ne l’a entendu. »

Arnault écoute attentivement chaque mot que Levaut prononce.

« Il faut dès à présent que je vous mette en garde. Vous êtes exposé à un danger, vous et vos patients. Cette vague va, petit à petit, vous faire perdre la raison.

— Je viens d’en subir l’amère expérience. Une union qui s’est rompue et une amitié qui s’est également évanouie. Joseph et mon ex-petite amie jugent mon entêtement disproportionné.

— Vous commencez à réaliser ce que j’ai mis tant d’années à comprendre ».

Le vieux médecin décrit alors son histoire.

« Je n’étais qu’un jeune aspirant lorsque le barrage s’est rompu. Ce soir-là, nous étions avec d’autres appelés sur la plage. Mon frère jumeau était avec nous. Puis, je suis parti prendre mon quart de nuit. J’ai emprunté le sentier qui serpentait sur la colline jusqu’à la caserne. Il y avait une belle lune ce soir-là et la baie en contrebas ressemblait à un miroir illuminé. J’étais impuissant face à l’horrible déferlante qui a englouti le petit groupe que je venais de quitter. Tant bien que mal, j’ai pu rejoindre l’infirmerie espérant retrouver mon frère. Malheureusement, rares étaient les ambulances, car rares étaient les personnes qui avaient pu y réchapper dont votre patient Klaus, un miraculé. J’ai terminé mon service militaire quelques mois après et mes études de cardiologie deux années plus tard. Je me suis ensuite installé dans cette ville reconstruite afin de me lancer dans la même quête que vous. Tout au long de mes années d’exercice, j’ai pu déceler ce bruit de vague qu’aucun ne voulait croire. Rapidement j’ai été mis au ban de mes confrères. Je voulais faire reconnaitre cette atteinte, je criais à l’injustice, je vivais dans une révolte permanente. Alors commença la descente aux enfers, une souffrance si aigue que la mort seule pouvait prendre l’apparence d’un ange. La nausée, les étourdissements assaillaient mon corps de supplicié. Je me suis enfermé dans mes convictions et j’étais de plus en plus seul. Mes proches se sont éloignés de moi. Je faisais face à ces chimères gonflées par l’humiliation qui enserraient ma gorge et vampirisait mon désir de sortir de cette spirale.

— J’éprouve actuellement tout ce que vous avez pu ressentir mais où est le danger pour mes patients ?

— J’y viens. J’ai rapidement fait le lien entre la vague et la disparition par noyade d’un être aimé. Cependant, pour certains de mes patients, ce lien n’existait pas. Je vins alors à la conclusion que la vague ne s’était pas formée dans les suites de l’événement mais qu’elle était la marque d’une sombre malédiction.

— J’ai pu faire le même constat sur une de mes patientes, pense Arnault.

— Je décidai d’informer celles et ceux qui n’avaient manifestement pas encore vécu ce type de drame. Malgré mon avertissement, Christian et Eugénie n’y ont pas porté attention. Mal leur en a pris.

Eugénie m’avait consulté au sujet d’une arythmie cardiaque. Le bruit de son cœur était terrifiant. Elle perdit son petit-fils quelques mois après ma consultation alors qu’elle en avait la charge sur la plage du Lazaret. Le petit Marc savait à peine marcher et avait échappé à la surveillance de sa mamie. À l’époque les bouées que l’on met autour de la taille et des bras n’existaient pas. Le petit a disparu dans les vagues, sans aucun cri. Eugénie a été retrouvée pendue chez elle dix jours après.

Et Christian, mon confrère gynécologue s’était bien moqué de moi lorsque je lui avais annoncé qu’il en était porteur et ce qui l’attendait. Trois mois plus tard, il emmenait son frère pour une partie de pêche malgré des prévisions météo qui annonçait un probable orage. Ils ont été pris dans une terrible tempête. René est passé par-dessus bord sous ses yeux. Christian était un marin aguerri et n’aurait pas dû prendre la mer ce jour-là. Depuis ce jour funeste, il en voulait à la terre entière, mais surtout à lui-même. La grande faucheuse l’obsédait et le suivait jusqu’à dans sa profession. Il conjurait le sort en arborant un sourire forcé permanent et en fredonnant les chansons noires de Brel, de Barbara pendant qu’il effectuait les avortements. La mort aussi dans le combat. Il était un toréro amateur. Rédacteur à ses heures dans la revue française spécialisée, il relatait les multiples ferias auxquelles il assistait assidument. Lors de sa dernière corrida, il avait enfilé son costume rutilant. Il Magnifico portait son habit doré et argenté qui étincelait au soleil. À chaque combat, il savait qu’il regarderait la mort en face sous la forme d’un animal de plusieurs centaines de kilos. Ce jour-là, il avait décidé d’en finir, le fardeau de la culpabilité était trop lourd. Ce taureau peu puissant chargea et sans chercher à l’esquiver, il resta droit, debout immobile puis lâcha son épée alors que la bête s’approchait furieusement. Il se fit encorner, ce qui lui déchira l’artère fémorale gauche. Il fut soulevé du sol puis touché à nouveau au niveau de l’abdomen. Une estocade fatale. À terre, le matador leva les yeux au ciel puis rendit l’âme. Une exécution programmée. Il gisait sur le sable tel un gladiateur défait au milieu d’une arène horrifiée.

— Un suicide dans le sang, résume Arnault.

— Eugénie et Christian n’ont pu surpasser leurs chagrins, épris du double remord : celui d’avoir été négligent et de ne pas avoir suivi mes conseils. Ils devaient se punir par une sanction aussi sévère qu’inutile. Un procès inéquitable, leur justice et leur condamnation étaient déjà faites.

Il reprend :

— Nous possédons tous les deux un pouvoir de divination, mais ce don est à double tranchant. Un présage qui annonce la mort d’un être aimé dans d’atroces souffrances et celui de vivre dans l’anxiété permanente qu’elle puisse survenir à tout moment. 

— Je comprends le dilemme, reprend Arnault.

— Plus effrayant, je me suis même demandé si nous n’induisions pas cette fatalité par une révélation bien trop destructrice ? Depuis, j’ai décidé de ne plus rien dire. Il poursuit :

Alors que j’étais au fond du gouffre, je me suis posé la question de savoir si je faisais encore parti des vivants et si cette vague ne m’avait pas déjà engloutie ? Bao Chau, ma future épouse, me permit de trouver l’apaisement et de suivre le chemin du souffle qui anime aujourd’hui mon corps et instille amour et compassion. 

Notre rencontre fut le fruit d’un accident. Nous allions régulièrement nous exercer à faire du patin à roulette sur l’anneau de skating du bord de mer. Ce soir-là, elle avait perdu l’équilibre et j’avais pu la rattraper, mais la culbute fut inéluctable, sans dommage fort heureusement. Elle s’était blottie dans mes bras.

— Un effondrement salutaire pour mieux remonter, soupire Arnault qui se remémore les instants passés avec Saartje.

— Quelques semaines plus tard, elle m’a présenté à ses parents. J’ai ainsi découvert un univers loin de nos modes de pensées occidentales, chrétiennes et une philosophie à laquelle je me suis depuis converti.

— Je vois, dit Arnault en regardant un mandala de sable que le médecin est sur le point de terminer.

— J’ai aussi appris à connaître la médecine traditionnelle chinoise, reconnue et pratiquée par la communauté vietnamienne locale. L’acupuncture m’a aidé, c’est incontestable et a tiré d’affaires bon nombre de mes patients. Un cercle d’amitié de plus en plus grand s’est ainsi formé qui ne s’est jamais rompu.

— Une communauté de destin que je partage aussi avec mes patients, lui confie Arnault.

— Puis vint ce jour où j’ai pu réécouter les disques de Trenet que mon frère adorait tout en enfilant sa veste d’aviateur puis à lui parler.

— Reparler à mon père ? J’en serais incapable tant son absence est lourde et puis j’aurais l’impression de parler dans le vide, je me sentirais bien ridicule, ironise Arnault.

— Le jour où vous serez capable de sentir sa présence à vos côtés, vous aurez alors franchi un grand pas.

— Peut-être ai-je eu une hallucination, mais j’ai cru apercevoir son visage parmi tant d’autres se dessiner dans l’écume de la vague.

— Cette vague est un corridor entre la vie et la mort. Le rapprochement entre vous deux est en bonne voie. Voulez-vous que je convienne d’un rendez-vous avec notre acupuncteur ?

— Après tout, essayons » répond Arnault.

CHAPITRE XIX
La pagode

Arnault n’a pas hésité à faire trois heures de route pour venir retrouver Marius chez lui. Ce dernier lui a préparé un repas. Arnault lui rapporte la teneur de l’entretien qu’il a eu avec l’ex-médecin.

« Le docteur Jacques Levaut m’a conseillé de venir rencontrer un moine à la Pagode. Vous savez où elle se trouve ? demande Arnault.

— Oui, mais je ne l’ai jamais visité. Elle est fermée au public depuis de nombreuses années, un différents entre l’occupant et le propriétaire semble-t-il. Demain je peux vous y accompagner si vous le souhaitez.

— Vous m’y déposerez. Je dois y aller seul. C’est la réserve que Levaut m’a donnée afin que je puisse y rentrer. »

Le lendemain matin, Arnault se retrouve en face d’un large portail rouge. Une longue chaine constituée d’anneaux d’acier est solidement attachée. Un grand calicot est tendu en travers où l’on peut lire : « NON à l’expulsion ».

La route est déserte à cette heure-ci. Aucune sonnerie n’est disponible, il attend, il est en avance. Le soleil d’hiver est rasant, aveuglant et dans sa lumière, il semble dire déjà quelque chose de la nuit qui disparait. Quelques minutes plus tard, un jeune asiatique aux longs cheveux finement tressés vient à sa rencontre. Arnault décline son identité et l’homme méfiant déverrouille le cadenas après avoir vérifié qu’il est bien seul. Une fois le médecin dans l’enceinte, le jeune homme referme précipitamment le portail derrière lui. Les deux hommes se retrouvent au pied d’un Bouddha couché couvert de feuilles d’or qui rappelle les temples Thaï et Khmers. De part et d’autres de l’escalier qui mène à la Pagode, posé dans un jardin zen parfaitement entretenu, des dizaines de statuaires d’animaux, dragons, éléphants, tigres. À chaque palier, des scènes évoquent la vie de Bouddha.

Le guide explique succinctement l’histoire de ce temple et de son maitre actuel. Entre 1915 et 1960, les troupes coloniales venues combattre en France, étaient temporairement logés dans un camps militaire voisin. Au cours de cette période, ces mêmes soldats ont bâti de leur main la Pagode et les annexes religieuses. Le docteur Du Hong est un ancien militaire de cette armée d’Indochine, il est d’origine vietnamienne. À la fin de la deuxième guerre, il n’est jamais retourné dans son pays, fidèle à Josette, son épouse qu’il a connue lors de son séjour d’acclimatation et avec laquelle il a eu deux filles dont Bao Chau, l’épouse du docteur Levaut. Ils vivent à présent reclus dans cette enceinte. Des fidèles leur apportent régulièrement des provisions.

Lorsqu’Arnault aperçoit Du Hong sur le parvis de la Pagode, celui-ci est en posture méditative. Le jeune serviteur se retire. Arnault reste debout. Après quelques minutes, la cloche située au centre de la petite tour retentit et le beau-père de Levaut ouvre les yeux. Il invite, d’un geste lent et harmonieux, Arnault à venir s’asseoir auprès de lui :

« Bienvenue docteur Tessier, veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre.

— Ne vous excusez pas. La quiétude de ce lieu m’a apaisée. Il serait dommage qu’il disparaisse, répond Arnault se référant à la banderole aperçue à l’entrée.

— Je lutterai jusqu’à mon dernier souffle pour maintenir le souvenir de mes congénères tombés pour la France. Ce terrain appartient à un ancien colonel qui, à l’époque, en avait laissé la jouissance aux soldats indigènes. Son descendant veut à présent le vendre et je ne peux pour l’instant le racheter au prix qu’il a fixé. Cet homme a déclenché une procédure d’expulsion totalement injuste que je conteste auprès des tribunaux. Ils m’ont menacé plusieurs fois de me sortir d’ici manu militari.

— En plein centre-ville, il est effectivement bien placé, se désole Arnault.

— Trop bien placé pour ne pas attirer les convoitises des promoteurs avides d’argent. Nous, les anciens des troupes coloniales, avons participé aux deux conflits mondiaux. Ce temple, nous l’avons construit de nos mains et voici la reconnaissance de la nation. Il prend alors un ton plus apaisé. Mais revenons au sujet pour lequel vous êtes ici aujourd’hui.

— Je vous remercie de me recevoir et il faudrait plusieurs heures pour…

— … Inutile de tout me détailler, votre vague, votre sujet de recherche médicale, l’incompréhension de vos confrères. Jacques m’a tout expliqué, le coupe le moine bouddhiste.

— Donc, vous savez tout de cette vague ?

— Une eau qui pénètre vos failles et qui s’insinue dans tous les interstices, minant les fondations de votre forteresse, faisant corps avec vos anciennes blessures et qui abreuvent leur pouvoir sur vos jugements. Un silence s’ensuit. « Cher Docteur… » Arnault l’interrompt.

— Je ne suis pas encore Docteur, je le serai dans quelques mois quand j’aurai passé ma thèse. Le bouddhiste continue, indifférent à la remarque de son hôte.

— Votre médecine, aussi performante soit-elle, révèle beaucoup de faits incontestables c’est indéniable, mais décrit-elle toute la vérité ?

— Que voulez-vous dire exactement ?

— Vous cherchez à démontrer une réalité, n’est-ce pas ?

— Prouver que je suis bien malade et que mes patients le sont également, oui.

— Mais cette réalité n’est pas partagée par vos confrères, précise Du Hong.

— Il m’est à ce jour impossible d’en obtenir une preuve.

— Vous êtes bien cardiologue de formation, n’est-ce pas ?

— Exactement, tout comme votre gendre.

— Votre cœur est probablement touché et je n’en doute pas mais le mal qui le touche est certainement plus profond et plus vaste que vous ne le croyez mais peut-être ne le voyez-vous qu’à travers le prisme de votre échographe. Puis-je vous examiner ?

— Bien sûr.

— Placez-vous sur cette chaise en face de moi. »

Le praticien examine attentivement tour à tour, le visage, la langue, la paume des mains puis palpe longuement avec ses trois doigts le pouls des deux avant-bras. Après cinq longues minutes d’auscultation son diagnostic est formel :

« C’est indéniable, vous êtes bien atteint.

— Comment pouvez-vous le savoir sans échographie ?

— Vous en avez tous les signes. »

Arnault reste sans voix. Le moine reprend :

« Il faudrait que je confirme ce que j’avance. Acceptez-vous de participer à une séance d’acupuncture ?

— Je n’en ai jamais fait mais s’il le faut…

— Bien. »

Du Hong appelle son jeune serviteur et lui demande d’aller chercher le matériel nécessaire. Arnault retire sa chemise et le guérisseur lui demande de s’allonger sur une natte en bambou. L’homme reste debout en émettant des sons graves et profonds. Arnault l’observe du coin de l’œil, dubitatif. Le Du Hong tourne autour de lui, marque un arrêt puis s’agenouille, plante une aiguille sur un endroit précis du corps, se relève et reprend sa Ronde et son chant positionnant ainsi ses douze aiguilles l’une après l’autre. Au fur et à mesure du déroulement de ce rituel, le ciel s’obscurcit par des nuages qui s’accumulent au-dessus de la pagode. Le piaillement des oiseaux laisse place à un bruit sourd, un grondement, une déferlante, une tempête venant du large qui se dirigerait vers cette pagode. Une des aiguilles alors immobiles entame un mouvement circulaire de plus en plus rapide. Arnault perçoit une légère douleur à son niveau puis celle-ci s’amplifie et devient franchement insupportable. Il essaie de retirer l’aiguille en question, mais celle-ci reste fermement ancrée sous la peau. Arnault crie, l’ermite la lui retire prestement ainsi que toutes les autres aiguilles. Le phénomène disparaît aussi rapidement qu’il est apparu. Arnault regarde éberlué la plaie saignante sur son avant-bras.

« Mais que s’est-il passé ? Je croyais que l’acupuncture était indolore ? s’étonne Arnault.

— Rassurez-vous, demain, vous n’aurez plus rien. Je reste à votre disposition pour commencer le traitement, votre atteinte est sérieuse » dit le praticien en se retirant.

Le médecin est sonné et le jeune moine lui apporte du désinfectant, des pansements et une tasse de thé au jasmin.

* *

*

Le lendemain, Arnault cherche des explications auprès de l’acupuncteur.

« Merci de me recevoir cette fois ci sous un ciel plus serein, lance-t-il encore secoué par son expérience de la veille.

— Comment va votre plaie ? s’enquiert Du Hong.

— Vous aviez raison, elle a presqu’entièrement cicatrisé mais ce que j’ai pu éprouver hier m’a assommé. Cette nuit, je n’ai jamais dormi aussi profondément et si longtemps.

— Je ne suis qu’à moitié surpris de ce qui s’est passé. Mon gendre présentait les mêmes symptômes que vous. Cependant, en ce qui vous concerne, je n’ai jamais vu autant d’énergie à disperser.

— Que voulez-vous dire ?

— Il y a en vous des énergies perverses et lors de la stimulation de certains points, ces forces se sont activées de façon extrêmement bruyantes, jusqu’à vous blesser profondément ce que je n’avais encore jamais vu.

— Des forces ? Qu’entendez-vous par là ? Vous voulez dire que je suis comme possédé ?

— Le mal, le ça, … tout dépend des croyances que l’on a, mais pour nous, adeptes de la médecine chinoise, il s’agit d’un manque de protection de votre cœur qui ne peut se défendre face à des attaques perverses.

— Et ce tourbillon ? Demande Arnault.

— L’élément clé qui vous atteint n’est pas l’eau mais un feu.

— Des flammes qui ressembleraient donc à une vague ?

— Exactement, ce que nous appelons un feu du cœur. Le yang prend le dessus sur le yin avec les répercussions physiques et psychiques telles que vous les présentez.

— Cela expliquerait-il que ma sonde d’échographie devienne de plus en plus brulante au fur et à mesure de l’examen.

— Probablement, répond Du Hong.

— Vous comprendrez que par rapport à ce que j’ai vécu hier, je suis réticent à me soumettre à votre traitement. Qui me dit que le phénomène angoissant ne fera pas sa réapparition ?

— Je ne restimulerai pas le point concerné par votre plaie à l’origine de cet orage émotionnel. Mais d’autres points situés sur d’autres méridiens méritent toute mon attention.

— Et quelles sont leurs fonctions ?

— Ils apaisent les excès d’émotions qui prennent le masque de passions destructrices, explique le thérapeute.

— Et cela doit prendre du temps j’imagine, avant que le traitement produise son effet ?

— Parfois, les résultats se manifestent dès la fin des premières séances mais pour d’autres cela prend effectivement plus de temps. Difficile de prévoir les réactions de chacun face à un traitement, chacun sa sensibilité, chacun son métabolisme, n’est-ce pas Docteur ? sourit Du Hong.

— Quel est le coût de votre prestation ?

— Je ne vous demanderais rien si vous m’aidez à sauver cette pagode ?

— À mon niveau, je crains que mes moyens soient assez réduits.

— Seul, vous ne pourrez pas grand-chose mais à plusieurs… rétorque Du Hong. Vous pouvez faire rallier à ma cause de nombreuses personnes. Vous en avez le pouvoir.

— Nous ne sommes pas beaucoup.

— Il est important que vous m’envoyiez celles et ceux qui portent en eux la vague. Ils ont besoin de moi et j’ai besoin d’eux.

— Malheureusement la plupart de mes patients ne sont pas dans la région mais ils feraient sans doute le voyage s’ils obtenaient un soulagement de votre part.

— Voici une petite liste de personnes susceptibles d’être atteints. Ces personnes sont regroupées en association appelée, Les rescapés du Barrage. Il tend alors un feuillet à Arnault. Il vous faudra les contacter et les ausculter.

— Ils doivent être âgés mais je n’ai pas de cabinet à disposition.

— Vos confrères, oui, précise Du Hong.

— Je ne suis pas d’ici et je ne les connais pas.

— Vous allez vous présenter à eux. Ils ne sont pas bien nombreux. J’ai dénombré cinq cardiologues dans les deux villes concernées. Vous leur demanderez s’il serait possible d’ausculter des patients sans nécessairement préciser le motif exact de votre démarche. Un travail que vous présenteriez dans le cadre de votre thèse de médecine.

— Une façon habile de tourner les choses même si je n’aime pas trop mentir, déplore Arnault.

— Quand vous diagnostiquez la vague, vous m’adressez ces patients et je m’en occupe, résume Du Hong.

— Et ils vous seront sans doute redevables en vous aidant à sauver le temple, en déduit le médecin.

— Tous les patients qui sont passés ici entre mes mains m’aident de différentes manières afin que je puisse continuer à pratiquer mon art. Mais à présent, leur nombre n’est pas suffisant.

— Qui vous a envoyé ces personnes ?

— Celui qui vous a recommandé de venir me voir. Quand il n’a pu plu continuer à exercer son métier, le flot des patients s’est tari.

— Comment ça ?

— Il a eu de nombreux conflits avec ses confrères et Jacques avait franchi un point de non-retour jusqu’à finir par être radié du conseil de l’ordre des médecins. Alors, avec ma fille, ils ont repris un hôtel-restaurant qu’ils ont tenu pendant une vingtaine d’années chez lui a Sète, se désole Du Hong.

Arnault écoute attentivement mais est soudain méfiant, n’est-il pas tombé dans une sorte de secte ? Cet ermite n’est-il qu’un gourou et ne fait-il pas une sorte de prosélytisme déplacé ?

« Mon rôle sera donc de dépister les personnes susceptibles de porter la même vague que moi. Mais qui me prouve que votre traitement est bien efficace ? s’enflamme Arnault.

— Eh bien, vous allez pouvoir interroger les patients que j’ai déjà traités. Je les reçois ici tous les samedis, ils ne vont pas tarder. Mais peut être voulez-vous que je vous prouve cela sur vous-même ?

— Et puis-je vous demander en quoi consiste précisément votre cure ?

— Il est essentiellement basé sur le travail du méridien appelé Maitre Cœur.

— Pourriez-vous être plus précis, je suis un néophyte en ce qui concerne la médecine chinoise.

— Pendant plus de trois mille ans et de façon empirique, nos ancêtres ont découvert des points précis situés sur des trajets parcourant notre corps que l’on appelle les méridiens. La stimulation de ces points agit sur les différents dérèglements de l’organisme à l’instar de vos médicaments. Maitre Cœur fait partie de ces douze méridiens et son trajet comporte un point particulier, MC6, encore appelé barrière interne. Dans votre cas, ce point manque d’énergie et votre bouclier est trop faible pour vous protéger face aux agressions perverses. Sa stimulation permet de renforcer vos défenses et il traite aussi les troubles mentaux, à type d’hallucination.

— Parce que vous pensez que je suis victime d’hallucination ?

— Comment appelez-vous un phénomène que vos confrères ni n’entendent, ni ne voient pas ? s’interroge Du Hong.

— D’autres patients la voient pourtant. Ce serait donc une hallucination collective ? répond Arnault un temps irrité par la remarque qu’il juge désobligeante.

— Il est possible que vous induisiez cette hallucination à vos patients.

— Vous voulez dire que je pourrais deviner le destin de mes patients ?

— Vous faites partie des rares personnes que j’ai ausculté à avoir une intuition aussi prononcée. Vous et mon gendre avaient le pouvoir de lire sur un écran comme un chiromancien le ferait dans une boule de cristal.

— Qu’est ce qui peut vous faire penser à cela ?

— Le méridien du Maitre Cœur abrite des points qui sont concernés par ce sixième sens et en ce qui vous concerne, certains y concentrent une grande énergie.

Arnault est dérouté par ces explications, pourtant la scène surnaturelle à laquelle il a assisté lors de la séance précédente l’invite à tenter l’expérience. Le guérisseur reprend.

« Il existe un autre point crucial, celui pour lequel j’apporte la plus grande attention, c’est Cœur 4. On l’appelle l’empereur de tous les sens ou le chemin de l’âme.

— Tout un programme mais qui ne me dit strictement rien… rétorque Arnault.

— … Mais qui veut tout dire pourtant, coupe le vietnamien. La destinée de l’homme est ponctué d’une multitude de micro et de macro tragédies. Cependant, ce n’est pas le traumatisme de la mort de votre père qui vous a défait, mais la manière dont vous vous y êtes pris pour y faire face. Stimuler Co4, c’est emprunter un itinéraire bis qui contourne l’obstacle de la culpabilité qui vous empêche d’avancer. Le chemin de l’âme est un jardin suspendu dans l’irréel fait d’arbres aux milles fleurs.

— Tant que vous m’assurez que votre remède n’est pas dangereux, je veux bien tenter l’expérience avec vous, dit Arnault d’un air assez dédaigneux.

— Les séances n’y suffiront pas. Nous vous mettrons à l’épreuve de la volonté. Vous ne pouvez voir qu’au plus profond de votre cœur que par des efforts de votre part. Les exercices de Qi gong, la pratique de la méditation ainsi qu’une alimentation choisie vous aideront à libérer les énergies stagnantes à l’origine de vos émotions incontrôlables. Refaire circuler la vie en vous, en somme. De combien de temps disposez-vous ?

— Mon patron me laisse trois semaines de congés afin de finaliser ma thèse. Je peux demander à mon ami Marius de me loger, il habite dans la région.

— Cela pourrait être suffisant. Dès que vous serez prêt, je vous donnerai rendez-vous ici, tous les jours, à 6h30, samedi et dimanche inclus.

— L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, lance Arnault.

— Cela vous laissera la journée pour démarcher les personnes de l’association et les cardiologues que je vous ai mentionnés.

— Bien, je vois que vous avez déjà tout planifié. Je serai donc bien avec vous, ici dans deux semaines », acquiesce Arnault.

Le soir même, Arnault appelle Emilie et lui décrit sa rencontre avec Du Hong et le traitement qu’il devra suivre. Emilie se demande si son frère pourra mener de front deux tâches aussi prenantes. Arnault tente de la rassurer. Son travail avec Morand est déjà bien avancé et il lui promet qu’il passera sa thèse dans les temps. En retour, Emilie s’engage secrètement à exaucer son vœu le plus cher.

CHAPITRE XX
Des liens indéfectibles

C’est un grand jour pour Arnault qui présente sa thèse de médecine devant le jury des professeurs de la faculté. Orthense et Emilie sont assises au premier rang, fières de leur garçon. L’audience est attentive, le sujet est maitrisé, l’exercice est réussi. Morand lui remet son diplôme avec les félicitations du jury et lui propose un poste pour les deux années suivantes. Lors de la petite réception qui suit, les filles sont soulagées d’apprendre qu’Arnault accepte volontiers la proposition de son patron.

Le nouveau docteur s’engage à présenter son travail au Congrès national de cardiologie qui se tiendra dans quelques mois à Paris. À cette occasion, Arnault a reçu un carton d’invitation qui le convie à une soirée organisée par un laboratoire pharmaceutique américain dont il ignorait l’existence, FMB, Fischer Medical Biotechnolgy :

« À l’issue du congrès, nous invitons tous les jeunes médecins à se joindre à notre soirée le vendredi 5 mars au restaurant Traverloo, 21 rue Caumartin dans le 9èmearr de Paris afin de présenter notre nouvel anticoagulant. Si vous souhaitez y participer, merci de nous retourner par voie électronique ce petit formulaire dûment rempli. Thomas, chargé de l’organisation vous rappellera et vous indiquera les modalités de votre venue. En comptant sur votre présence et au plaisir de vous rencontrer. Les Dirigeants de FMB ».

Arnault renvoie le formulaire et l’assistant le rappelle le lendemain.

« Je vous remercie pour l’invitation à votre soirée. À quelle heure dois-je me présenter ? demande le médecin. 

— Est-ce que 20 heures vous conviendrez ?

— Parfait, c’est noté.

— Un agent de sécurité vous indiquera une entrée sur le côté de la rue. Le restaurant sera privatisé et l’entrée principale fermée, lui indique Thomas.

— Je ne suis qu’à cinq stations de métro du restaurant et j’y serai à l’heure convenue. »

* *

*

Arnault appelle sa sœur :

« Bonjour Emilie, je suis arrivé en gare de Lyon. Je dépose mes valises à l’hôtel et je me rends au congrès à Porte Maillot. J’ai une invitation pour une soirée qu’organise un labo. Tu m’accompagnes ?

— Désolé je ne pourrais pas, j’ai quelque chose de très important à régler ce soir. Tu ne m’en veux pas j’espère ?

— Ne t’inquiètes pas, je vais probablement rejoindre des confrères que je connais. Je te dis donc à demain et je t’embrasse très fort petite sœur » dit Arnault en raccrochant.

En début d’après-midi, le jeune docteur pénètre dans un amphithéâtre bondé et présente son travail à l’aide d’un diaporama. La session se termine, la salle se vide et Joseph reste debout devant la porte de sortie. Arnault se dirige vers lui pour le saluer.

« Heureux de te revoir mon ami, lui dit-il en lui serrant la main. Joseph reste impassible. Il est encore très remonté par l’attitude déplacée que son ami a eue envers lui quelques mois plus tôt.

— Félicitations pour ta présentation et pour ta thèse, lui dit froidement Joseph.

— Je sais que je n’ai pas été correct, je voulais vraiment m’excuser auprès de toi. Mon attitude était déplacée, s’excuse Arnault. Pour tout te dire, j’ai bien changé depuis notre rencontre.

— Tu crois toujours en cette vague ?

— Bien évidemment, mais …, Joseph le coupe.

— C’est bien cela ton problème. Il faut le croire pour la voir.

— Mais tu l’as vu pourtant ?

— Tu as le bonjour de Barbara et de François. Bonne journée » réplique sèchement Joseph qui met fin à l’entretien.

Arnault se dirige à présent vers le lieu de rendez-vous fixé par le laboratoire FMB à l’heure convenue. Il grimpe à grandes enjambées les marches de la bouche de métro et se retrouve en face d’une devanture bardée d’échafaudages. Un rideau opaque occulte la vitrine principale. Une pancarte affiche à mi-hauteur : Restaurant Traverloo. Ouverture le samedi 20 mars. Un agent de sécurité apparait, salue le médecin et vérifie qu’il est bien noté sur la liste des invités. Il lui indique l’entrée de service. Dans cette impasse, un lampadaire blafard éclaire des poubelles de chantier qu’on a dissimulées par des bâches fleuries. Arnault appuie sur la sonnette et le loquet électrique déverrouille la serrure. Un jeune homme l’accueille.

« Bonjour Docteur, je suis Thomas que vous avez eu au téléphone. Vous êtes bien à l’heure et nous vous en remercions. Veuillez nous excuser de passer par l’économat mais comme je vous l’avais précisé dans nos échanges, l’établissement n’ouvre qu’exceptionnellement pour cette soirée. Vous avez pu constater que les travaux sont en voie d’achèvement mais je vous rassure tout est prêt pour passer une belle soirée, suivez-moi par ce couloirs’il vous plait.»

Les deux hommes pénètrent dans une salle plongée dans une intense pénombre. Arnault suit le frêle rayon lumineux de la lampe torche qui le guide vers une table en demi-cercle entourée d’une banquette moelleuse et dressée de trois couverts. L’ambiance de cette salle est intimiste et déjà quelques personnes y sont attablées. Arnault tend le cou mais la luminosité est si réduite qu’il ne peut distinguer les visages des convives déjà présents.

Des claustras ajourés séparent les tables. Sur ces panneaux de bois exotiques sont gravés des Garudas aux ailes majestueuses qui survolent un fleuve paisible sur lequel voguent des jonques chinoises. Cela lui rappelle sa période passée à la pagode auprès de Du HongonHong. Sur chaque table, une petite lampe éclaire les assiettes et les verres, à dominante de bleu et de petits coquillages servent de repose couverts. Des pastels affichés sur les murs représentent des petits ports de pêche typiques de la méditerranée. Les hautparleurs diffusent des voies féminines de jazz que sa mère Orthense affectionne tant : Sarah Vaughan, Billie Holiday ou d’Ella Fitzgerald.

Alertés de son arrivée par Thomas, deux silhouettes se dirigent vers la table du médecin.

« Bonsoir Docteur, nous sommes très heureux que vous ayez pu vous joindre à nous. Je suis Jocelyne,

— Et moi, Julien, nous sommes les dirigeants de FMB.

— Enchanté, asseyez-vous, je vous en prie. »

Lui, la cinquantaine, a une voix juvénile fluette qui contraste avec une certaine corpulence et Jocelyne ressemble à Annie Lennox, la chanteuse du groupe Eurythmics arborant une coupe de cheveux couleur platine à la garçonne. Sa voix suave et langoureuse rappelle celle de Rita Hayworth, la femme fatale hollywoodienne de l’entre-deux guerres.

« Nous avons pris connaissance de votre recherche et j’espère que nous pourrons collaborer à l’avenir avec vous, dit Jocelyne avec un large sourire.

— Bien volontiers. Je ne connais pas votre laboratoire et c’est même la première fois que j’en entends parler.

— Eh bien, c’est que notre laboratoire est tout récent, répond légèrement embarrassée la jeune femme. Nous développons une molécule révolutionnaire et nous tenons tout cela secret compte tenu des enjeux financiers. Nous allons vous la présenter après le repas. »

Après une petite conversation d’une grande banalité sur la météo détestable et les charmes éternels de la Capitale, le couple prit Arnault de les excuser, le temps d’accueillir celles et ceux qui restent encore à venir.

« Nous reviendrons diner avec vous dès que tout le monde sera arrivé si vous le voulez bien. »

À rythme régulier, une nouvelle ou un nouveau venu, accompagné par Thomas, est prestement dirigé vers une table réservée.

Une dame âgée se fait déposer par un taxi devant le restaurant. Elle tend son carton d’invitation écrit en néerlandais. L’agent lui confirme qu’il s’agit de la bonne adresse.

Vingt minutes après son arrivée, la salle est maintenant envahie par un léger murmure. Toutes les tables semblent occupées. La salle s’éclaire peu à peu d’une lumière bleutée. La soirée peut commencer.

Un doux roulement de vagues océaniques et des cris de mouettes retentissent, accompagnés de projections oniriques d’animaux marins. Un brouillard se répand au sol et exhale un parfum iodé. Un extrait de La mer de Debussy est diffusé, suivi de la célèbre chanson de Trenet puis un extrait de Madame Butterfly de Puccini.

Dans cette ambiance marine, les deux battants de la porte qui donnent sur la cuisine s’ouvrent lentement laissant apparaitre sous les feux de la rampe, une sirène juchée sur un chariot qui roule lentement vers le milieu de la pièce. De longs cheveux bleus tombent sur ses épaules, un costume d’écailles argentées la couvre de la tête aux pieds et son visage est dissimulé par un masque Vénitien richement décoré. La mise en scène est particulièrement soignée. La petite barque s’immobilise, la musique s’arrête. Sa voix transformée est surnaturelle :

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.»

« Vous avez sans doute reconnu le poème de Victor Hugo dédié à sa fille, Léopoldine, disparue tragiquement dans la Seine. Ce soir, la plupart de celles et ceux qui ont répondu à mon invitation savent pourquoi ils sont là. Lorsque vous avez su que votre médecin était porteur du même signe distinctif que vous, vous avez partagé ce qu’il était difficile d’exprimer depuis si longtemps. Depuis que vous l’avez rencontré, vos existences et la sienne ont changé. Il vous a aidés et vous l’avez aidé. »

Arnault est sous le coup de la surprise et malgré son accoutrement et sa voix métallique, il devine sans peine qui est cachée derrière ce masque.

« Voici donc le restaurant qu’Emilie s’apprête à ouvrir, se dit amusé le médecin. Ce nom mystérieux de Traverloo à consonance flamande et tous ces éléments qui font écho à notre histoire familiale ». Arnault est touché par toutes ces attentions envers lui. Il en est d’autant plus ému car il suppose qui est présent dans la salle.

Emilie se tourne alors vers Belén. La Barcelonaise a reçu une invitation portant la mention suivante : « Si vous souhaitez savoir qui a sauvé votre fille, nous vous convions à cette soirée ». Elle s’est bien évidemment déplacée pour remercier la mystérieuse inconnue. La jeune mère se lève et s’approche de la jolie créature qui ôte son masque. Belén semble reconnaitre Emilie, la femme aperçue sur le ponton du lac.

« Est-ce bien vous ? Vous qui avez sauvé Nina de la noyade.

— Oui, c’est bien moi, mais je n’ai fait que participer à son sauvetage.

— Qui d’autres vous a aidé ? »

Arnault se lève, s’avance au milieu de la salle. Malgré la pénombre, il reconnait la vingtaine de ses patients, Jochem, François et Marieke notamment mais également les membres de l’association les rescapés du barrage qu’Arnault a dépisté dont Marie, Henry, Ghislaine, Robert, qui malgré leur grand âge ont tenu à venir. Tous porteurs d’un cœur tourmenté.

Belén subit un deuxième choc en reconnaissant le docteur. Il prend la parole et s’adresse à elle :

« Lorsque j’ai découvert votre vague, je doutais de l’hypothèse que j’avais échafaudée. Et puis, j’ai pensé qu’elle pouvait être une prophétie qui annonçait la noyade d’un de vos proches. Cependant, je ne connaissais ni la victime, ni la date, ni le lieu où ce drame pouvait se dérouler. Alors, j’ai recueilli votre adresse dans le dossier médical. Je vous ai suivi tant que mon emploi du temps me le permettait. Pardonnez-moi cette intrusion dans votre vie, mais lorsque j’ai su que vous alliez le dimanche matin avec votre fille sur une aire de jeux, je savais qu’elle pouvait être une victime potentielle et que le lac pouvait être une scène de crime. J’ai essayé de vous avertir du danger que vous encourriez car tous les éléments étaient réunis pour que l’accident que je redoutais se produise. Restait à définir le moment que je pensais imminent.

— Je sentais une présence qui m’épiait sans relâche. Hank me prenait pour une folle, interrompt Belén.

— Oui, c’était bien moi, tous les dimanches sauf précisément celui où l’accident a eu lieu. Il se trouve que j’étais de garde et que je ne pouvais la changer. J’étais terrorisé à l’idée que le drame puisse se dérouler lors de mon absence. Ma sœur m’avait ainsi proposé de prendre le relai. Elle a fait le voyage depuis Paris et a pu rattraper votre fille avant qu’elle ne se noie.

— Je suis tellement reconnaissante et heureuse de pouvoir vous remercier tous les deux aujourd’hui. »

Tiré par une fine cordelette, un voile tendu au milieu de la pièce s’élève et disparait dans le faux plafond. Il laisse apparaitre un grand aquarium illuminé. Emilie invite tous les participants à se lever pour s’approcher autour.

« Penchez-vous afin de la regarder attentivement. Ce soir, cette eau est limpide, douce et apaisante alors que vous l’avez toujours vu, trouble, furieuse, meurtrière. Ne nous arrêtons pas à cela, allons plus loin. Ne la voyez-vous pas ? Celle que vous pensiez disparue ? Elle ? Cette insouciance, cette raison de vivre, cet amour. Dès lors, vous pensiez qu’elle avait abandonné votre cœur mais elle n’a jamais cessé de battre en vous, de vous poursuivre, d’essayer de vous rattraper mais vous refusiez de la voir. Vous vous défendiez d’éprouver de la joie, du plaisir tant vous portiez en vous la marque noire d’un deuil impossible ».

Tout autour d’une reproduction d’un temple gréco-romain, les poissons gracieux, colorés, agiles évoluent librement. Arnault reprend alors la parole :

« Je ne pouvais pas réparer l’irréparable mais voulais trouver un chemin entre la culpabilité accablante et le déni, un chemin qui permettait d’avancer sans renier le passé. Il n’était pas simple de comprendre où était ma faute. Ma honte ne m’était d’aucune aide. Incapable de répondre à ce questionnement, je cherchais à être un homme digne.Vous êtes les seules personnes à qui j’ai pu me confier. Nous savions que la parole pouvait être franche et libre et qu’il n’y aurait aucun jugement de part et d’autre. J’ai su que je n’étais pas tout seul et ne dit-on pas qu’une peine partagée est divisée par deux » dit en souriant le médecin.

En regardant les bulles d’air échappées de l’oxygénateur, Henry ajoute :

« Il a fallu beaucoup de temps pour refaire surface, sortir la tête hors de l’eau pour se réconcilier avec soi. Je voulais remercier Arnault de son empathie envers nous ainsi que le docteur Du Hong. Sans eux, nous ne serions certainement pas là, sereins, ce soir. »

Puis, chacun à leur tour, les participants témoignent de la même écoute, de la même attention d’Arnault et du bienfait des soins du guérisseur : Jeanine et André qui avaient perdu un enfant dans leur piscine, Renée qui avait assisté à la disparition de sa mère dans les inondations de Vaison-la-Romaine ou encore Maryse dont le fils a été emporté par une crue dans un canyon des Pyrénées alors qu’ils le descendaient en famille. C

Arnault marque une pause et reprend :

« Pendant longtemps j’ai laissé exister un souverain despotique en moi. Mon armada disposait de tout ce dont elle avait besoin mais son général épuisait petit à petit les ressources sur les remparts de la forteresse de ma culpabilité qui restait imprenable. Le plan d’attaque que j’avais établi était inopérant. Mon intuition concentra alors tous ses efforts afin de vous rallier, vous tous, asservis comme je l’étais. Nous allions faire ensemble le siège de son château qui nous maintenait sous un joug féroce. Ne plus l’alimenter par nos souffrances dont il se repaissait pour finir si faible qu’il en devienne insignifiant. Faire jaillir ce soleil intérieur qui n’avait jamais cessé de briller en nous. Un embrasement qui illumine les ténèbres les plus noires, qui réchauffe les plus transis, qui aveugle le tyran, qui irradie de bonté. Il poursuit :

— Ce que nous n’avons pas pu apporter à nos chers disparus, nous l’avons donné à d’autres. Réconciliés avec nous-mêmes, nous avons élargi notre cercle de bonté. Des actions qui nous ont apportées une grande sensation de liberté. Jochem enseigne la natation aux enfants, Ghislaine enseigne dans les écoles pour diffuser la prévention et alerter les parents sur les sécurités d’une piscine, Maryse milite pour la prévention aux risques des sports aquatiques, François s’occupe de l’entretien d’un refuge d’animaux et notre regretté Klaus collectait des dons au sein de sa paroisse pour les orphelinats de Guyane et du Surinam. Une résurgence du bien après tant d’années d’errance. Une générosité pour éviter à d’autres de vivre l’enfer que nous avons vécu, un don de soi pour aussi, continuer à se réparer. Nous pouvons ainsi témoigner que nos propres libertés pouvaient rendre libre d’autres personnes. »

CHAPITRE XXI
Un sacré cœur

Jochem avait vu la mort en face et portait en lui une double blessure, celle de la perte de ses amis, Antoine et Jules, et celle de la sensation constante de son imminence. Malgré cela et depuis ses dix-huit ans, année de son baccalauréat, il savourait chaque instant de son existence.

Wouters éleva seul son unique enfant et fit tout pour qu’il ne manqua de rien, mais ne fut d’aucune aide psychologique après l’accident. Son fils ne lui jetait pas la pierre. Depuis le décès de son épouse, le père s’était réfugié dans son travail à corps perdu, préoccupé par le développement de son entreprise d’électronique. Une échappatoire à sa morosité persistante et à ses émotions dévastatrices. L’adolescent rescapé ressassait constamment des idées noires. Jochem ne pouvait se livrer à lui ni à personne d’autres jusqu’à ce qu’il rencontra sa professeure de philosophie au Lycée Raymond Tarcy. Originaire de Bretagne, Mme Sénémaud s’était installée depuis une dizaine d’années à Saint Laurent pour y accompagner son mari gendarme. Elle seule avait perçu la profonde détresse de Jochem. La dyslexie dont il était porteur le handicapait et elle l’avait pris sous son aile en prolongeant ses cours afin de le soutenir, mais également de tenter de répondre à ses multiples questionnements. Elle lui suggéra d’écrire ce qu’il ressentait avec des mots simples et des phrases très courtes. Jour après jour, le garçon remplissait les pages d’un carnet personnel qu’il confiait à sa confidente. Les propos étaient parfois violents et crus, mais cet exutoire révélait une colère et une peur qui paralysaient le jeune homme. Il fallait que Jochem exulte mentalement mais aussi physiquement et sa professeure lui conseilla de pratiquer un sport de combat, ce qu’il fit au cours de cette année. L’aiguille de sa boussole put peu à peu retrouver le Nord. Lorsque Jochem partit faire ses études d’infirmier aux Pays Bas, ils s’étaient perdus de vue et cette femme admirable rentra en métropole.

Dix années plus tard, Jochem profita de sa visite à Paris pour lui rendre visite. Il avait répondu à l’invitation de la soirée qu’avait organisée Emilie à l’honneur d’Arnault puis se rendit à la lisière de la forêt de Brocéliande.

Il se retrouva devant la porte de cette petite maisonnée fumante et chaleureuse. La vieille dame reconnut son ancien étudiant et la surprise fut totale. Elle le serra dans ses bras comme un fils au retour d’un long voyage.

« Quelle joie de te revoir, mon cher Jochem. Moi non plus je ne t’avais pas oublié.

— J’ai eu cette chance inouïe de vous rencontrer. Vous m’avez sauvé d’un naufrage, lui dit Jochem.

— Cela me touche beaucoup, qui aurait pu oublier un élève aussi attachant que toi ? se réjouit en larmes l’ex-professeure.

— Rentre un instant, on peut discuter autour d’un verre et d’un repas improvisé. Tu ne me refuseras pas une bonne omelette aux champignons que je viens juste de cueillir ce matin ?

— Volontiers ».

Au cours de la soirée, ils avaient débattu à bâtons rompus comme il le faisait après les cours. Elle eut plaisir à reprendre le sujet que le lycéen avait traité lors de l’épreuve du bac « Face à son destin, l’homme n’a-t-il le choix qu’entre la révolte et la soumission aveugle ? » pour lequel il avait réussi à obtenir une note très honorable de seize sur vingt. Une appréciation qui fut la concrétisation de tous les efforts de Mme Sénémaud pour le soutenir et dont ils étaient tous deux particulièrement fiers.

Jochem promit de revenir la voir dès qu’il le pourrait et il avait reçu un petit message de sa part quelques jours après : « Les personnes sensibles sont ainsi, elles font tout avec le cœur ».

 « Je suis certain que cette femme a un pouvoir surnaturel, une vraie déesse de la mer, avait dit Jochem à son amie Laure.

— Une déesse ? demanda son amie.

— Avec le pouvoir d’apaiser les tempêtes, de calmer les tourbillons et de dessiner un nouvel horizon ».

CHAPITRE XXII
Le cœur net

Les images diffusées en boucle sur les chaines d’informations sont effroyables. La nuit qui vient de s’écouler a plongé les Cévennes dans un déchainement de pluies et d’orages sans précédent. Des quantités diluviennes d’eau se sont abattues dix heures durant sur les départements de la Lozère et du Gard. Un véritable ouragan qui a grossi les rivières à tel point que les berges, distantes de quelques mètres, sont à présent une immense saignée de pierre et de boue. Des maisons, des ponts, des entrepôts, une partie des tombes des cimetières sont détruits. Des masses d’air trop chaudes, inhabituelles, venant de la mer se sont déversées avec une violence inouïe au contact de l’air plus froid des reliefs.

Dans cette tempête et du balcon de son petit immeuble, le retraité observe son fils qui rejoint péniblement la voiture sur une route encombrée par les débris accumulés et les troncs d’arbres arrachés. Le père lui a demandé de la mettre à l’abri au garage de la résidence avant qu’il ne fasse nuit. Alors que l’homme arrive à son niveau, le sol se dérobe sous ses pieds. Il est précipité dans le vide créé par la rivière en furie. La victime a eu le temps de saisir la racine d’un arbre couché. Le père se précipite alors avec une corde qu’il lance dans sa direction à plusieurs reprises. Au bout d’une vingtaine de minutes de tentatives infructueuses et malgré tous ses efforts, le fils lâche sa prise et disparait dans les flots déchainés et incontrôlables de la Cèze. On ne retrouvera jamais son corps.

Dans les mois qui suivent, ce terrible orage ne cesse de tourner dans l’esprit de ce père désespéré. Il pense mettre fin à ses jours et sombre peu à peu. Dans ce vide, il a tout perdu, son fils, ses proches, sa raison, son argent.

Dans un ultime sursaut, Louis se décide et compose un numéro de téléphone qu’il gardait précieusement sans oser appeler :

« Bonjour Docteur, lance-t-il d’une voix tremblante et hésitante. Je suis Louis Morand.

— Louis Morand ? Le Professeur de Lapeyronnie ? répond Arnault interloqué.

— Oui, C’est bien moi ».

Arnault reste un moment stupéfait. Il reprend :

« Excusez mon embarras mais je suis si surpris de vous entendre après de si longues années. Vous êtes toujours à Montpellier ?

— J’ai pris ma retraite il y a une quinzaine d’années dans les montagnes cévenoles, j’y ai rejoint mon fils. Je souhaite vous voir afin que vous puissiez me faire une échographie.

— Cher Maitre, je suis installé en Guyane à plusieurs milliers de kilomètres de chez vous et je crains qu’il soit difficile de vous ausculter rapidement.

— Je le sais, mais je suis prêt à faire le voyage s’il le faut.

— Mais vous n’avez pas de confrères plus proches qui pourraient vous rendre ce service ?

— C’est vous et personne d’autre, s’exclame l’ex- Professeur.

— Je suis honoré que vous m’ayez choisi. À la réflexion, inutile de vous déplacer de si loin si toutefois cela n’est pas urgent. Voyons, …, Arnault réfléchit un instant, nous sommes le 23 mai et si vous pouvez attendre quelques semaines, je reviendrai en métropole passer une quinzaine de jours de vacances du coté de Cassis, la semaine du pont de l’assomption. À cette occasion, je peux facilement vous rencontrer.

— J’ai une de mes anciennes élèves qui est installée à Toulon. Je peux lui demander qu’elle nous prête son appareil d’échographie. Est-ce que cela vous conviendrez ?

— Bien sûr, alors j’attends de vos nouvelles pour fixer un rendez-vous » conclue Arnault.

* *

*

La veille du 15 Août, les deux médecins se retrouvent dans le cabinet qui leur a été confié pour la soirée. Ils font tous les deux faces à l’écran et dès la troisième minute, la déferlante surgit sous les yeux médusés de l’ex-mandarin.

« Alors, vous aviez donc raison Arnault » s’exclame piteusement Morand.

Il lui détaille cette terrible nuit du 2 octobre et ses conséquences, la perte de son fils et son addiction au casino du Grand Palace puis son divorce après trente-cinq années de mariage d’une épouse qui ne supportait plus ses dépenses inconsidérées.

« Lorsque vous m’avez connu comme interne, j’étais dans un deuil invraisemblable. La justification de tout ce qui n’allait pas dans ma vie, dit Arnault.

— Tout comme vous à l’époque, je n’arrive pas à accepter la perte de mon fils, d’autant plus que j’ai le sentiment que c’est moi qui l’ai précipité dans le vide. Depuis ce jour, je suis pris d’un vertige, marchant sur une ligne de crête entre d’un côté le précipice de l’indifférence, de l’abandon, de l’effondrement et de l’autre le gouffre de la lutte intérieure. Je crains de basculer tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre, se désole Morand.

— Avec le temps, vous viendrez à bout de ces fantômes du passé qui réduits en ombres et en cendres finiront par se dissiper, reprend Arnault.

— Je l’espère. Combien de patients avez-vous détecté à ce jour ? demande Morand.

— Oh ! Pas autant que je l’aurais souhaité. Nous nous retrouvons chaque année à cette période et je serais heureux, par la même, de vous convier à ces réjouissances ce week-end si vous êtes disponibles.

— Eh bien, volontiers, merci. Je suis soulagé de savoir que vous continuez d’exercer. À l’époque, vous m’aviez fait part de vos doutes à continuer en tant que cardiologue, dit Morand

— J’ai failli abandonner à maintes reprises, mais je perçus que tout être humain peut procurer du bonheur par son existence et j’ai choisi le parti de la raison en faisant ce que finalement, je savais faire de mieux, sans amertume, ni rancune envers ce que vous représentiez.

Après deux belles années enrichissantes passées avec vous, j’ai effectué des remplacements médicaux à travers la métropole. Puis, je suis retourné à Saint Laurent du Maroni. J’ai réhabilité une maison abandonnée. Celle de mon tout premier patient dépisté et le seul à n’avoir jamais pu surmonter son chagrin. Le lieu est isolé et de fait, il l’était aussi. Il avait tant de questions irrésolues et je lui avais apporté une réponse. C’était sans doute celle qu’il attendait et il n’a jamais voulu entendre une autre vérité. Quant à moi, mes croyances se sont estompées, ce qui a peu à peu ouvert mes yeux.

— Il n’est donc pas sûr que je m’en sorte, soupire Morand. Comment être certain de s’en débarrasser ?

— Ce phénomène a une existence manifeste qu’il y ait des causes rationnelles ou pas, logique ou pas, n’est pas le sujet, en d’autres termes, ne cherchez plus à savoir pourquoi vous allez mal. Accepter sa réalité, l’apprivoiser et essayez de comprendre comment vous pouvez aller mieux.

— N’avez-vous pas une ordonnance plus conventionnelle ?

— La médecine occidentale est bien impuissante face à un tel phénomène. Notre thérapeute, Du Hong nous a quitté il y a déjà quelques temps mais son serviteur a repris le flambeau. Il s’est occupé de deux de mes patients cévenols que vous pourrez rencontrer ce week-end.

— Désormais, je suis prêt à suivre toutes vos suggestions. Puis, après un temps d’hésitation, il interroge :

— Et votre vague à vous, a-t-elle disparu ?

— Je ne saurais l’expliquer exactement mais à un moment donné, tout s’est arrêté d’un coup. Comme si je m’en étais soudain délivré. Je n’éprouvais plus aucune colère et sa vision me laissait indifférent. J’ai ainsi pensé qu’elle avait disparue mais pour tout vous dire, je n’ai jamais vérifié.

— Ou peut-être redoutez-vous qu’elle soit encore présente ?

— Alors, c’est l’occasion de le savoir ? »

Arnault se concentre et poursuit son examen méticuleux tel que lui avait enseigné jadis le mandarin. Toujours allongé sur son brancard Morand change la conversation pour un sujet plus léger.

« Donc, vous êtes actuellement en villégiature à Cassis ?

— J’y retourne chaque année avec ma sœur, lui répond son ancien élève.

— Le site des calanques est magnifique surtout au lever du soleil, s’exclame Morand.

— Le dernier lever de soleil radieux auquel j’avais assisté avait été celui aperçu à travers les volets de la chambre de la villa. Le jour de la disparition de mon papa avait depuis assombri la clarté de tous mes matins pendant de longues années, songe alors Arnault qui reprend :

— Nous louons une maison de vacances, la même depuis que je suis enfant.

— Je ne suis allé qu’une fois à Cassis et ce dont je me souviens, ce sont ces belles masures provençales entourées de jardin dominant la mer.

— C’est exactement cela, acquiesce Arnault. La maison n’est pas bien grande mais le jardin est vaste, riche de plantes venant du monde entier avec un immense figuier aux branches tentaculaires qui trône au milieu d’un beau potager. Plus jeune, mon grand-oncle Michel avait pris l’habitude d’étendre les filets en les accrochant solidement au branchage. Au pied du tronc, il avait déposé une petite statue de La Vierge Marie à laquelle il ne manquait pas de demander protection pour sa famille et sa barque. Cet arbre m’effrayait. Je l’ai toujours vu entouré par d’immenses entrelacs de ficelles qui semblaient le ligoter fermement. Il devenait le prisonnier d’une toile d’araignée géante. Je n’osais pas m’en approcher, craignant d’être traitreusement attaqué par un colossal insecte pourvu de féroces mandibules. Aujourd’hui, lors des épisodes de canicules, je me réfugie sous cet ilot de fraicheur, formidable témoin de nostalgiques réminiscences.

— Bon, à votre tour » lance le vieux professeur.

Arnault enlève sa chemise et prend la place du Professeur. Morand applique la sonde sur la poitrine.

Le regard d’Arnault se fixe à nouveau sur l’écran et une scène familière apparait. Un zoom arrière filme tour à tour le figuier, le jardin, la maison, le soleil levant du petit matin puis l’image se fixe sur cette étendue miroitante où flotte une petite barque. Lui et son père, assis, immobiles sur la planche du milieu, avec des cannes à pêche, à l’affut. Au loin, on entend les rires d’Orthense et d’Emilie qui nagent dans un horizon ondulé.

Arnault goûte alors à l’instant, à cette beauté grandiose. Tout son être se fait alors irrémédiablement aspirer dans le tumulte enivrant de la vague innocente de la toute puissante enfance.

ÉPILOGUE
Haïku[1]

Morand grimpe les escaliers deux à deux, se dirige vers la Pagode, franchit le seuil et s’assoit. Il est accompagné d’Anne et de Marc, les deux patients qui ont été recommandés par Arnault. Ils se tiennent tous trois face au guérisseur qui attend.

« Je ne lasse pas de cet endroit si apaisant. Le docteur Tessier m’avait dit qu’elle avait été menacée un temps par des promoteurs. Force est de constater qu’elle est toujours debout des années après, entame Morand.

— Mon maitre Du Hong a su mobiliser des électeurs pour convaincre le maire de demander l’inscription du site à la liste du patrimoine national ce qui lui a évité la destruction. Et vous, monsieur le professeur, comment vous sentez-vous après ces deux semaines passées avec nous ? 

— Chaque jour que je passe ici me fait prendre conscience de l’aveuglement dans lequel j’étais plongé durant toute ma carrière.

Les patients payaient cher pour venir me consulter, avoir mon avis et obtenir une prescription. Je diagnostiquais, je traitais. Un monde de certitude bien rassurant. Quand il était trop tard, je détournais le pas. J’ai sans doute été confronté à cette vague, à cette souffrance tant de fois, en l’ignorant ostensiblement. Je m’en veux terriblement.

— Ces mots viennent de votre âme, une porte s’est entrouverte, à vous de vous y engouffrer avant qu’elle ne se referme.

— Cela voudrait dire que je n’en suis pas encore débarrassé ?

— Elle finira bien par se briser sur le rocher de la persévérance.

— Je me referai une échographie pour le vérifier.

— Vous n’aurez pas à la faire. Lorsque vous aurez le sentiment que chaque chose, chaque personne aura sa raison d’être, vous pourrez partir d’ici, serein. Etes-vous prêt pour votre séance quotidienne ? demande le guérisseur. Morand s’allonge et se tourne ensuite vers Anne.

— Toujours sans nouvelles du docteur Tessier ?

— Non, malheureusement. Toutes les recherches menées par la gendarmerie sur terre comme en mer sont restées vaines.

— On a retrouvé sa voiture sur le parking du col de la Gardiole, complète Marc.

— Dire que quelques jours avant sa disparition, il paraissait si jovial au milieu de ses patients, déplore Morand.

— Nous avons passé un merveilleux weekend comme chaque année, dit Anne.

— Nous verrons bien l’année prochaine s’il sera présent. Je suis certain qu’il sera là. Nous, nous y serons, rétorque Marc

— Pensez-vous qu’il ait pu reproduire le plongeon qui avait couté la vie à son père et qu’il aurait subi le même sort ? Demande Morand.

— Je n’y crois pas une seule seconde. Il doit bien se trouver quelque part. Il reviendra, j’en suis également persuadé. Je ne s’inquiète pas pour lui, reprend Anne.

— Vous ne vous inquiétez pas ? » reprend Morand d’un air outré.

D’un geste bref et assuré, le moine positionne ses aiguilles.

« Le docteur Tessier aimait un conte Japonais que je garde encore en mémoire, Le pécheur, la reine et la princesse

Un matin froid d’hiver, il y a bien longtemps de cela, des pécheurs capturèrent une magnifique baleine au large du royaume de Kurushiba.

Apprenant que sa créature préférée avait été capturée, la reine entra dans une colère noire. Elle demanda à ses centaines d’orques royaux de battre leurs queues frénétiquement afin de déclencher une immense vague ce qui libéra la prise de leur filet.

Du haut de la falaise qui surplombait le village, le jeune Aiko avait aperçu que l’embarcation sur laquelle avait pris place son père avait été également coulée par la vague. Il prit un bateau et partit à sa recherche des heures durant, en vain.

De retour sur la plage, il vit un dauphin échoué, lui aussi prit dans ce remous meurtrier. Tirant l’animal par la queue, il le remit à l’eau en murmurant : « Pauvre dauphin, pauvre de moi, je me demande qui a voulu nous faire tant de mal ».

— Aiko, Aiko !

— Dauphin, est-ce toi qui m’a parlé ? demanda-t-il ?

— Oui, honorable pécheur, c’est moi. Tu m’as sauvé la vie. La reine de Kurushiba a créé celle qui a enlevé ton père.

— Si je grimpe sur ton dos, peux-tu me conduire à elle ? » dit le jeune homme pétrit d’un violent désir de revanche.

Aiko attacha son couteau à sa ceinture et grimpa s’asseoir sur le dos du dauphin. Ils partirent sur le champ vers l’ile de la reine.

Le jeune pécheur aperçut enfin le fastueux palais avec ses multiples tours de perles et de coquillages. Un varan de Komodo gardait la porte d’entrée. Aiko demanda à voir la reine. Un caméléon l’accompagna jusqu’à une cour intérieure. Une porte s’ouvrit, la plus jeune fille de la reine apparut. En contemplant son visage si lumineux, Aiko sentit le bonheur l’envahir.

« Resteras-tu alors au pays où jamais ne nait la rancœur ? lui dit la princesse.

— Oui, car mon vœu est de t’épouser », lui répondit le jeune homme

Elle prit la main de Aiko et le mena par de longs couloirs jusqu’à la salle du trône. Là, ils s’agenouillèrent devant la reine.

« Honorable mère, dit la princesse, voici le jeune homme qui prétend que tu aurais tué son père.

— Pourquoi as-tu tué mon père ? demanda alors Aiko.

— Les pécheurs de ton village avaient capturé celle à qui je tenais le plus au monde, répondit la reine.

— Comment pouvaient-ils savoir cela ? s’étonna le jeune homme. Mon père naviguait sur une autre embarcation et il n’était en rien concerné par cette affaire. »

La reine était effondrée. La princesse rappela à Aiko que dans cette ile, le regret n’avait jamais existé et que le remord de la reine allait certainement leur porter malheur. Le jeune homme eut de la pitié et ne se vengea pas. Pour se faire pardonner, la reine consentit au mariage de sa fille avec lui. L’union fut scellée aussitôt.

Un des serviteurs entra précipitamment dans la grande salle où l’on célébrait les noces et annonça que la vague ne s’était pas dissipée et qu’elle se dirigeait maintenant tout droit vers l’ile. Aiko se proposa de l’arrêter en élevant de hauts remparts de protection. La princesse lui confia alors un petit parchemin noué par un cordon de soie.

« Garde le précieusement sur ta poitrine, il porte en lui le secret du royaume. Jure-moi que tu l’ouvriras que lorsque tu seras confronté à cette vague ».

L’île fut prise dans une terrible tempête. Les remparts se disloquèrent. Aiko prit la main de la princesse et tous deux se jetèrent dans la vague. Dans sa chute, le jeune pécheur dénoua le ruban de soie qui libéra la feuille de papier. Lui et la princesse se métamorphosèrent alors en des oiseaux lyre aux plumes magnifiquement colorées et ils prirent leur envol. Ils s’élevèrent si haut dans un ciel d’azur qu’ils ne reconnurent plus l’île de la reine épargnée. Aiko était ivre de bonheur et tourna sur lui-même trois fois jusqu’à ce qu’ils plongèrent dans l’horizon aux reflets argentés.

La feuille virevolta telle une plume soulevée par la brise et se posa délicatement à la surface de l’eau. Sur celle-ci, une belle écriture à l’encre de Chine : « Rien qui ne m’appartienne sinon la paix du cœur et la fraicheur de l’air. »


[1] « Haïku » : petit poème japonais

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